Collaboration spéciale
Pierre Foglia
La Presse, Montréal, Jeudi, 03 Novembre 2005
Redites
Ce que je m'apprête à écrire maintenant, je l'ai écrit au
moins quatre fois déjà, je l'ai écrit chaque fois que j'ai abordé le programme
de commandites. Alors pas la peine de me dire que je radote, c'est voulu. Si
cela vous insupporte, appelez-moi, je vous rembourserai.
J'ai toujours dit qu'il y avait deux scandales des
commandites. L'un qui relève des moeurs politiques. L'autre beaucoup plus grave
qui relève de la culture démocratique. Je commence à croire qu'il y en a un
troisième, le troisième scandale étant que le second a été complètement occulté.
Les gens semblent avoir complètement oublié qu'avant de les voler, on a essayé
de les enculer.
Mille et quelques pages pour dénoncer un système de
pots-de-vin à l'intérieur d'un programme de commandites, et pas un mot sur la
raison d'être du programme lui-même ? J'entends bien que M. Gomery avait averti
qu'il ne jugerait pas de la pertinence du programme, mais seulement de ce qui a
dérapé dans son fonctionnement. La raison d'être du programme ne relève pas du
judiciaire ? Soit. Mais c,est fou pareil. C'est un peu le médecin qui vous dit
vous avez une sacrée grippe mon vieux, vous avez aussi le cancer, mais c'est pas
grave, on va soigner votre grippe et ça va aller beaucoup mieux, vous allez
voir.
Faites l'exercice suivant. Demandez autour de vous : au fait
c'était pourquoi ce programme de commandites ?
Pour se remplir les poches.
Les poches de qui ?
Les poches des petits amis du parti. Et la caisse du parti.
Attends un peu, comment peut-on à la fois remplir les poches
de ses petits amis et la caisse de son parti ?
Facile. Les petits amis surfacturent. Ils chargent 2000 pour
une job qui en coûte 1000... 500 pour eux, 500 pour la caisse du parti. c'est
cette magouille-là que décortique le rapport Gomery en donnant des noms :
celui-ci était au coeur du système, celui-là s'est fermé les yeux, etc. Le
sentiment des observateurs est que M. Gomery a fait un travail remarquable,
tandis que la population, elle, semble déçue. Mais surtout elle s'abuse sur
l'origine de tout cela. Écoutez les tribunes. Lisez les forums. Une majorité de
citoyens pensent que le programme de commandites a visé dès le début a «
s'en mettre plein les poches et à remplir la caisse du parti libéral ».
Je vous entends d,ici : et alors, c'est pas ça ?
C'est pas ça du tout. Voyez que j'ai raison d'y revenir. M.
Chrétien a instauré ce programme de commandites au lendemain du référendum dans
un esprit de reconquête du Québec. Il ne voulait pas remplir les caisses de son
parti. Il ne voulait pas favoriser ses petits amis. C'était une opération de
marketing. Il partait à la conquête d'un marché et c'est bien en cela que le
programme de commandites est une insulte faite à l'intelligence des citoyens de
cette province. La négation de la politique dans ce qu'elle a de plus
fondamental : la représentation. Le programme de commandites est le contraire de
la représentation, c'est de la pub, une distribution de bébelles, c'est
l'Halloween à l'envers : le monstre frappe à ta porte et te donne des bonbons
pour que tu l'aimes.
Très vite, le programmes a dérapé, mais ça n'a rien à voir.
Il aurait très bien pu être géré par des gens honnêtes, personne n'aurait volé
personne que c'eût été quand même un scandale éhonté parce que, dans son
intention même, ce programme de commandites remet en cause la démocratie. On va
trouver que j'exagère, mais pensez au mot commandite, comment peut-il
s'insérer dans une démarche démocratique ? Essayez d'accoler démocratie
et commandite dans une même phrase.
Le rapport de M. Gomery nous dit qui a volé les bonbons, qui
a menti, qui mérite des tapes sur les doigts. C'est là affaire de moeurs
politiques. Et peut-être bien même pas. Affaire de circonstance, d'occasions qui
ont fait les larrons.
Qui nous fera rapport maintenant du vrai scandale, la nature
du programme lui-même et non pas sa corruption ?