Pierre Foglia : Pinceau. Doute.
Collaboration spéciale Pierre Foglia
La Presse, Montréal, Jeudi, 03 Jeudi 2004
Pinceau
Quand je suis arrivé en
Amérique du Nord à 21 ans, je ne connaissais strictement rien au vélo. La
passion du vélo m'est venue par Guy Morin, ex-coureur, denturologiste qui a
toujours son bureau rue Chateaubriand. Mais j'ai déjà raconté cela.
Guy avait pour compagne une sainte femme, Josée, qu'il
appelait « Pinceau », va savoir pourquoi. Je vous parlais d'amitié dans ma
chronique de samedi, Josée a été ma première vraie amie dans ce pays. Tout
me séparait pourtant de cette Irlandaise farouchement canadian qui
faisait le plus mauvais café de l'hémisphère nord. Elle a pourtant réussi à
m'en faire ingurgiter plusieurs hectolitres. Je venais de me séparer, je
prenais la chose douloureusement, j'arrivais chez elle dans un état comateux...
Je te fais un café ?
C'était le matin et elle me laissait dans la cuisine pour
aller à ses courses ; c'était l'après-midi et les enfants, Nancy et Guy
junior, arrivaient de l'école, je jetais parfois un oeil sur leurs devoirs ; ou
c'était tard le soir et elle s'inquiétait : t'as rien dans tes poches ? Je
m'étais fait arrêter deux ou trois fois dans la ruelle Chateaubriand en
sortant de chez elle par les flics qui surveillaient l'arrière des commerces de
la rue Saint-Hubert. T'as rien dans tes poches ? Je lui lançais mon dime
de hash qu'elle remisait, jusqu'à ma prochaine visite, dans son sac à main de
petite madame. Raisonnable et tranquille, elle était l'égérie d'une bande
d'excessifs qu'elle calmait par des attentions domestiques.
Je te fais un café ?
Non non, laisse faire Josée.
Mon anglais était plus approximatif, si c'est possible,
qu'aujourd'hui, je lui faisais traduire les paroles des chansons de Mélanie.
Mine de rien, je lui amenais aussi mes nouvelles blondes, c'était comme un
examen que je leur faisais passer, sans le leur dire évidemment.
Fiancée, t'ai-je déjà présentée à Josée Morin ?
Non, pas moi.
Ah ah ! C'est pour ça.
Trop tard de toute façon. Josée est morte mardi matin à la
Cité de la santé à Laval des suites d'une longue maladie, comme on dit. Cette
longue maladie, qui porte deux noms. On peut l'appeler cancer. Mais on peut
aussi l'appeler la vie.
Salut, belle madame.
J'ai un doute
L'autre jour, la revue Time
dressait le tableau des 100 personnes les plus influentes, en ce moment, DANS LE
MONDE, choisies dans différents domaines. On ne s'étonne pas de trouver M.
Bush toit en haut de la pyramide, choix incontestable, hélas. Chez les
bâtisseurs on sursaute de trouver une Belinda Stronach, riche sans aucun doute,
mais influente ? La farce, c'est quand on touche à la culture. Selon la revue
Time, Nicole Kidman, hollywoodienne sinon américaine, serait l'artiste la plus
influente dans le monde, et Sean Penn pas très loin derrière elle. Vous êtes
sûrs ? C'est qu'il est grand et varié, le monde. Vous êtes sûr que Sean Penn
influe tant que cela sur la culture africaine en ce moment ? Et sur la culture
chinoise ? Vous êtes sûr que la Moldavie, l'Azerbaïdjan, le Danemark sont
très impressionnés par Katie Couric qui fait des entrevues à Today, le
morning show de NBC ? Laquelle Couric, me glisse ma consoeur Louise Cousineau,
laquelle a déjà passé en ondes le test du cancer du côlon pour bien montrer
au monde que ça ne faisait pas mal ? Vous êtes bien certains que les Indiens
des Indes qui sont un milliard sont tant que cela influencés par Jerry
Bruckheimer qui est le producteur de CSI ? C'est drô;e, j'ai un doute.
Je ne suis jamais aussi près de l'antiaméricanisme primaire
que lorsque les Américains mettent Hollywood au centre de l'Univers.
Je suis pourtant Américain moi aussi, comme n'importe quel
Chinois, comme n'importe quel Européen, comme n'importe qui aujourd'hui sur
cette planète. Je n'ai pas le choix, je suis Américain. Mais certainement pas
par Sean Penn, Katie Couric et autre Bruckheimer. Je suis Américain par Mailer,
par Roth et Bukowski, et par Zappa aussi.