Collaboration spéciale Pierre Foglia
La Presse, Montréal, Samedi, 22 Mai 2004
Un monde bien lisse
Je
me suis mis à rire. Il est très rare que je me mette à rire en lisant un
communiqué, et tout de suite après, non pas à pleurer, mais à me
désespérer. Un de ces désespoirs de naïf éternellement vulnérable aux
atteintes de la vie courante, et peut-être un peu paranoïaque. Soit. Prenez-le
ainsi, c'est un paranoïaque qui parle.
De quoi s'agit-il ?
D'une histoire minuscule mais dans laquelle je vois quelque
chose d'hénaurme. Ce ne sera pas ma première chronique qui commencera par
presque rien et, s'alimentant au fil des paragraphes des indignités courantes,
finira par la fin du monde.
De quoi s'agit-il ? Elle s'appelle Émilie Roy. C'est une
toute jeune coureuse cycliste. La relève, dit-on. Au début de la saison, elle
s'est jointe à l'équipe commanditée par Rona. Cela s'est révélé une
mauvaise idée. Quelles qu'en soient les raisons, la jeune fille ne s'est jamais
intégrée à l'équipe, dont elle a fini par quitter le camp d'entraînement.
Elle en est revenue en racontant des horreurs sur les méthodes de
l'entraîneur, ses confidences ont même été rapportées dans un article sur
internet. Dans l'autre camp, on n'avait rien de bien sympathique non plus à
dire sur la jeune femme, des gros mots que je ne répéterai pas. Retenez
seulement qu'on est devant un divorce pas du tout à l'amiable. Retenez aussi
que tout le milieu du vélo sait, depuis la fin du mois de mars, que les deux
parties se détestent.
Bien sûr, la jeune femme avait signé avec Rona, qui
n'était pas obligé de la libérer mais a cependant fini par le faire en
négociant. En négociant quoi ? Un happy end. En négociant l'image de Rona. En
négociant de faire d'une mauvaise nouvelle une bonne. c'est ce communiqué de
Rona qui m'a fait rire et pleurer aussitôt.
Montréal, Québec, le 14 mai 2004 - Émilie Roy ne fait
plus partie de l'Équipe Rona. La jeune cycliste et son directeur sportif André
Aubut ont convenu que le développement de l'athlète serait pour l'instant
mieux servi par un autre encadrement.
J'ai beaucoup appris de mon expérience avec l'équipe,
a commenté Émilie (ce n'est pas du tout ce qu'elle a répété à tout le
monde, notamment en Virginie, où elle était récemment en stage).
Je souhaite à Émilie tout le succès qu'elle mérite,
a pour sa part ajouté André Aubut (je connais assez Aubut pour savoir que s'il
lui a souhaité quelque chose c'est d'attraper la peste bubonique).
Le communiqué est signé par le conseiller en communication
retenu par Rona pour traiter des relations de presse de leur équipe cycliste.
Je vous avais dit un événement minuscule. Du bécyk de
filles. Un sport pratiquement inexistant à l'échelle de la planète. Il doit y
avoir à peu près 45 filles qui roulent comme du monde sur la terre, et je ne
compte pas Émilie Roy là-dedans, elle commence. Une chicane dont personne n'a
rien à foutre. Il aurait suffi de dire que les deux parties ne sont pas
entendues. Ça arrive. C'est pas grave. Une histoire minuscule. Rona risquait
quoi ? Quelques retombées négatives. Pis ? Rona, 3 milliards 900 millions de
dollars de chiffre d'affaires l'an dernier. Branle-bas de combat. On laisse
mariner la petite dans son jus, qui comprend qu'on la libérera plus vite si
elle s'amadoue...
J'ai beaucoup appris de mon expérience, dit
Émilie dans le communiqué. Sauf qu'elle a dit exactement le contraire à la
terre entière depuis son retour d'Arizona.
Je souhaite à Émilie tout le succès qu'elle mérite,
a pour sa part ajouté André Aubut. On est une sacrée gang à s'être mis à
rire comme des fous à ce moment-là.
Imaginez. Si on est rendu à bricoler la réalité d'une
minuscule nouvelle de bécyk de filles, sans incidence sur rien, mettant en
cause des gens totalement inconnus, par simple réflexe de la bonne nouvelle
Rona, imaginez un grand événement, imaginez la torture en Irak, imaginez une
catastrophe écologique, imaginez les élections, imaginez le scandale des
commandites. Imaginez. Les milliards dépensés pour faire un mode bien lisse.
Les médias devraient couvrir avec les mêmes moyens, la
même assiduité la cosmétique des événements que les événements
eux-mêmes. Par exemple sur la torture en Irak en ce moment, couvrir le parti
pris de transparence de l'administration Bush, comment est instrumentalisée
cette transparence, gérée, planifiée pour servir cache-pot, ce qui est quand
même une finalité extraordinaire pour de la transparence. Il faudrait avoir
dans chaque journal une section antirelationnistes, comme les flics ont leurs
antiterrorristes.
Je vous avais dit une histoire minuscule dans laquelle je
voyais quelque chose d'hénaurme. Ce que je vois d'hénaurme, c'est un Meilleur
des mondes plus efficient encore que celui de Huxley, par correction
instantanée de la réalité. Pendant que le grand public doute de l'honnêteté
de ses journalistes, par qui arrivent forcément les mauvaises nouvelles, une
armée de relationnistes lui bricolent une réalité bien lisse, bien propre,
souriante, positive. Yé.
Vos
enfants en sécurité
On change de sujet mais pas vraiment. Avez-vous noté que le
Canada est devenu ou deviendra bientôt le seul pays au monde à interdire la
vente, l'importation et la revente des marchettes de bébés ?
Vous ne verrez peut-être pas le rapport, mais je lis, par
ailleurs, dans un papier de mon collègue Charles Côté, que les enfants
nord-américains -- les adultes aussi, mais surtout les enfants -- portent des
doses préoccupantes de pesticides dans le corps, des doses quatre fois plus
élevées que la dose jugée sans danger. L'étude réalisée par le Pesticide
Action Network of North America établit évidemment des liens entre les
pesticides et plusieurs formes de cancer. Que pensez-vous que les relationnistes
des multinationales de pesticides ont dit ? Ils ont dit que cette études était
sujette à caution. Alors voilà, mon vieux, on n'est pas pour interdire des
trucs qu'on ne sait même pas si c'est dangereux. Si ça se trouve, le
chlopyrifos, le myrex et le lindane, ça ne donne même pas la leucémie. Alors
que lorsque votre enfant se plantait avec sa marchette, c'est sûr, il se
faisait une bosse dans le front.