Collaboration spéciale
Pierre Foglia
La Presse, Montréal, Samedi, 15 Octobre 200
La ménagerie
Une perdrix s'est jetée dans la fenêtre de mon salon l'autre
jour. Un monsieur perdrix, en fait. Il faut être querelleur comme le sont les
mâles pour s'attaquer à son propre reflet. Il n'a pas cassé la fenêtre, il s'est
seulement cassé le cou. Je suis allé le ramasser, je l'ai dépiauté pour en
détacher les deux poitrines encore chaudes. Je les ai saisies à feu vif, puis,
dans la même poêle, j'ai déposé un lit de cèpes coupés en lamelles épaisses.
Quand les lamelles ont commencé à mollir, j'ai couché les poitrines dessus. Sel,
poivre, de l'huile et une pincée de gros marin. J'ai mis un couvercle pour
étouffer le tout à feu très doux. Les poitrines étaient moelleuses en dedans
mais, franchement, faut savoir que c'est pas du poulet.
Les cèpes ? Ils viennent de mon ami Pépé Marinoni, qui
entretient une curieuse relation avec les champignons. Il en ramasse des kilos
et des kilos, mais il aime pas tellement ça. Ce qu'il aime, c'est expédition, la
découverte elle-même. Il va aux champignons comme d'autres vont au musée ou au
concert. Étonnant spectacle que ce vieux bougon ému aux larmes devant deux
petits chapeaux acajou de guingois dans la mousse. Il m'appelle, tout excité :
viens voir. Il en tombe à genoux, s,exclame, s'extasie, pour un peu il les
laisserait là, mais il est Italien, et un Italien, surtout un vieux, ne jette
rien. Il en rapportera plusieurs kilos. Simone, sa femme, lèvera les bras :
qu'est-ce qu'on va faire encore de tout ça ?
On va les donner à Foglia.
C'est comme ça que je mange des champignons presque tous les
jours, sautés, à la crème, dans le risotto, en omelette, avec du lapin. et
je suis en train de me demander si ce ne serait pas bon aussi avec du chat. Une
jeune chatte blanche bien tendre. Qu'est-ce t'en penses, Sophie ? Je lui mords
le ventre, elle me repousse de ses quatre pattes en couinant.
On l'a trouvée au bord d'un chemin, minuscule et laide. C'est
d'ailleurs la première chose que ma fiancée lui a dite en la ramassant dans le
creux de ses deux mains : t'es donc bien laide ! Et tiens, je vais voir si vous
connaissez les chats. Que pensez-vous que la petite bestiole a répondu à fiancée
en la regardant dans les yeux ? Môman !
Depuis cet instant, elle est la reine de la maison. Elle a
tous les privilèges, même celui de jouer avec la queue des autres chats, sauf
Lola, bien entendu, qui n'en a pas. Son meilleur amis, c'est Momo, qui est
nouveau aussi, mais dont il n'y a pas grand chose à dire, ordinaire et modeste,
de nos huit chats, le seul sans doute qui ne se prenne pour un chat d'oeuvre (ou
un chat de chronique).
Voilà pour nos animaux de proximité. Juste un peu plus loin,
sur le button du vieux pommier, cinq dindons sauvages picossent les pommes
tombées. À quelques encablures, dans le champ, une famille de coyotes. Papa et
maman coyote veillent sur les ébats de leur petit, qui jouerait bien à tag avec
les veaux du printemps, mais les vaches veulent pas. J'imagine cette chronique
lue à Paris : mais enfin ! Il invente, ce type, ou quoi ? À 80 kilomètres de
Montréal, des coyotes dans un champ où il y a aussi des vaches, des dindes
sauvages, et quoi encore ?
Quoi encore ? Le spécimen le plus rare de ma ménagerie, un
chevreuil albinos qui surviendra ce soir, longera la clôture... Regarde, Sophie,
il est blanc comme toi, je ne sais plus où j'ai lu qu'un animal albinos, c'est
Dieu qui s'habille en blanc pour sortir de son oeuvre. Quoi encore ? La famille
de cardinaux qui passe l'hiver dans le vinaigrier a deux petits aussi, ou deux
petites, je ne vois pas d'ici. Quoi encore ? Hier, Lola a rapporté une couleuvre
tachetée que les anglos appellent milk snake parce qu'on raconte qu'elle
tète les vaches la nuit. Quoi encore ? Ben la perdrix. La femelle, cette fois,
qui cherche son mari.
Va-t-en !
Elle reste là, obstinée, sur la branche du frêne, juste
devant la fenêtre de mon bureau. on dirait la veuve d'un militant syndical qui
attend devant la porte du bureau de Pinochet.
Va-t-en, j'te dis, je l'ai mangé, ton mari, avec les cèpes à
Marinoni.
Le pittoresque tue
Village en vue est une série
documentaire de 13 émissions sur les plus beaux villages du Québec, ou parmi les
plus beaux, que vous pouvez voir le dimanche à 18h, à TV5. Cela a commencé le 2
octobre par Saint-Antoine-sur-Richelieu, cela finira le jour de Noël par
Deschambault. Ce dimanche, on présente Sainte-Pétronille, en l'île d'Orléans. À
la fin de la série, on aura passé par Saint-Joseph-de-la-Rive, L'Islet-sur-Mer,
Kamouraska, Les Éboulements, Saint-Jean à l'île d'Orléans,
Saint-Antoine-de-Tilly, Sain-Michel-de-Bellechasse, Inverness, Knowlton (mon
Dieu ! pourquoi pas Saint-Sauveur, un coup parti !) et, le 6 novembre,
Frelighsburg, où j'habite. La productrice de la série m'a appelé : je vous
envoie Frelighsburg, dites-moi ce que vous en pensez.
Désolant, madame. C'est ce que j'en pense. Désolant. Pire que
désolant : pittoresque (sauf pour le court passage où la cinéaste Micheline
Lanctôt relate la bataille du mont Pinacle).
Le genre de carte postale qui mène tout droit « aux plus
beaux villages de France », ces musées où les touristes défilent à la queue leu
leu le dimanche.
Le pittoresque est une entreprise qui fabrique du laid avec
du beau, qui fabrique du cucul avec du naïf. Quand j'entends la prof de l'école
dire que les enfants de sa classe ont les « yeux allumés par tant de beauté »,
je hurle à travers le salon. La beauté de l'énorme enseigne du Sergaz qui
voisine leur école, peut-être ?
Autre chose, madame, on n'entre pas dans un paysage flanqué
d'un ethno-historien. On se glisse dans un paysage sans prévenir, et surtout pas
le jour du festival du coucher-de-soleil-sur-les-vergers. Et on se méfie des
apparences. Le plus beau village de ma région n'est pas Frelighsburg, c'est déjà
trop tard. Frelighsburg n'est pas Knowlton, mais c'est pas parce que
Frelighsburg a décidé qu'il ne serait pas Knowlton, c'est parce qu'il ne sait
pas trop encore comment s'y prendre.
Le plus beau village de mon coin ? Si vous pensez que je vais
vous le dire, pour que vous veniez faire du pittoresque avec...