Collaboration spéciale Pierre
Foglia
La Presse, Montréal, Lundi, 23 Août 2004
Job de tête
Athènes --
Ils sont du matin à l'aviron. À dix heures et demie, c'est tout fini. Cela explique en partie que l'aviron n'est pas un sport médiatique, les journalistes étant plutôt du soir. Surtout ici. Avec le décalage, on travaille sur nos textes jusqu'à trois heures du matin. Et quand il faut se lever à six et demie pour aller à l'aviron, la première chose que tu dis en mettant tes lunettes c'est : fuck l'aviron.
En plus,
c'est loin. Quasiment en Turquie. J'exagère. C'est à Schinias, sur le golfe
d'Eubée, ce bras de mer qui sépare le continent de l'île d'Eubée, lieu de
villégiature des Athéniens. C'est loin, mais quand il faut, il faut.
Je m'en allais couvrir la première médaille d'or du Canada. Sans savoir
qu'elle arriverait en soirée et dans un tout autre sport. Si vous m'aviez
demandé, avant mon départ pour les Jeux, dans quel sport les athlètes
canadiens connaîtraient le plus de succès, je n'aurais pas hésité une
seconde : a-vi-ron. Cinq médailles, dont deux d'or, dont une au huit
masculin.
Le huit canadien, qui a gagné les deux derniers championnats du monde, est
coaché depuis 2001 par un Anglais tyrannique, Michael Spracklen, qui a dit aux
rameurs à la première réunion, en 2001 : on s'en va gagner l'or à Athènes.
Il les fait tellement souffrir à l'entraînement que ces gars-là nous
disaient, au début des Jeux, qu'à côté de leurs entraînements, une course
c'est un pique-nique. À l'issue de cette finale, le mot est malheureux.
Ils se sont classés cinquièmes à neuf secondes des Américains. Au moins
trois longueurs de bateaux. Tous les Canadiens présents à Schinias, dimanche
matin, en étaient pétrifiés. Rien à voir avec la fierté nationale. C'était
de la stupeur. Ça s'pouvait pas ! Cette finale du huit masculin, apothéose
des épreuves d'aviron, était promise au Canada.
Le huit masculin en aviron est, avec le décathlon, le marathon, le 400 quatre
nages et la finale du concours général de gymnastique, une des épreuves
phares des Jeux olympiques. Et le Canada est champion du monde de ce truc-là.
Ça s'peut pas qu'il perde. Tout ça pour rien ?
Le huit est un choix de vie, tu ne choisis pas seulement un sport, tu lies ton
sort à sept autres personnes, huit avec le barreur, tu vis avec elles toute
l'année, après l'entraînement t'es encore avec elles, et le samedi, et le
dimanche. C'est comme entrer dans une secte.
Ça s'peut pas, ces gars-là ont le meilleur entraîneur du monde. À leur camp
de Victoria, ils ont à leur service nutritionniste, psychologue, physiothérapeute,
et sont assistés par une technologie de pointe, comme ce «virtual trainer» équipé
de lunettes qui permettent de se voir ramer, et de corriger instantanément sa
technique.
Ça s'peut pas une telle débandade, ils ont mangé quelque chose qui ne passe
pas. Ou il y avait un trou dans ce bateau.
Le barreur Brian Price a une petite idée de ce qui s'est passé : les Américains
se sont détachés en partant, on a été pris de court par leur démarrage
canon, et le doute s'est installé...
Vous allez dire, bof ! c'est le même virus qui affecte actuellement toute
l'équipe canadienne à Athènes. Justement pas. Le Canada est un pays d'athlètes
jovialistes. Ils croient devenir bons en se répétant qu'ils sont bons. En rêvant
qu'ils sont bons. Le rêve de Macrozonaris l'autre jour en pleine conférence de
presse : j'ai rêvé que je gagnais la finale. Commence donc par rêver que
tu passes en quarts de finale...
Le huit masculin ne rêvait pas qu'il était le meilleur au monde. Il est le
meilleur huit au monde. Une équipe bâtie sur le refus de la défaite. Seul le
doute peut battre ces équipes-là. Et le doute justement s'est installé en préliminaires
quand les Américains ont infligé aux Canadiens leur première défaite en deux
ans.
Le doute, un tout petit crabe dans leur tête. Quand ils n'ont pas réagi au
coup de canon des Américains, le petit crabe a bouffé leur âme. Pas une job
de bras, une job de tête. Mind game, disent les Anglais.
L'autobus a attendu la fin de la remise des médailles pour nous ramener. Trois
équipes de huit sur le podium, 24 médailles à passer autour du cou, 24 poignées
de main, 24 couronnes d'olivier sur les têtes, dont plusieurs rebelles à cause
d'un chignon ou d'une queue de cheval, ôte la couronne, passe la queue de
cheval dedans, c'était le vieux barbon à Samaranch qui procédait en sucrant
les fraises sous ce putain de ciel grec sans un nuage.
La DPJ à Athènes ? -
Il ne dégage pas l'énergie d'un Van den Hoogenband, il ne donne pas une
impression de puissance comme Thorpe, il paraît qu'il a un battement de jambes
incroyable, et on voit bien qu'il va vite, mais on ne se douterait jamais à le
voir nager que Mike Phelps est si doué, sans doute le plus doué de tous les spécialistes
de quatre nages de l'histoire de la natation. Intouchable comme papillonneur,
incroyable dossiste, très bon en crawl, moins mauvais brasseur qu'on le disait,
il a remporté huit médailles à Athènes, dont six d'or.
Vous vous doutez bien que le talent pur ne suffit pas. Deux mots du chemin pour
en arriver là.
Phelps vient de Baltimore, où il a été découvert - à 11 ans ! - par
Bob Bowman, l'entraîneur qui le dirige encore aujourd'hui, l'entraîneur qui
l'a fabriqué. L'anecdote qui suit est rapportée par Sports
Illustrated.
Phelps avait 12 ans, c'était un gamin tout maigre, ordinaire, quand un jour,
Bowman a convoqué ses parents : votre fils est très doué pour la
natation, mais pour aller plus loin, il faudrait qu'il arrête de jouer au
baseball et à la crosse. Il faudrait aussi qu'il s'entraîne le matin à la
piscine, en plus de l'après-midi.
Le gamin était furieux. C'est ma vie, de quoi tu te mêles, je n'ai pas envie
de vivre dans une piscine.
Apparemment, il a changé d'avis. N'empêche, selon vos critères, j'insiste, les
vôtres, on est ici devant un cas d'abus. Selon vos critères, la grande
vedette de ces Jeux, a été abusé, enfant. Notre diligente DPJ trouverait au
moins trois motifs de porter plainte contre l'entraîneur de Mike Phelps et
peut-être ses parents. Abus d'autorité. Maltraitance. Non-respect des droits
de l'enfant. Et au fond, quand on y pense... si on dénonce le travail des
enfants dans les sweatshops d'Indonésie, pourquoi on ne dénoncerait
pas, aussi, le travail des enfants dans les piscines d'Amérique du Nord.
On touche à un sujet troublant. Il n'y a pas de haute performance sans violence
faite (ou commandée) au corps de l'athlète, gymnaste, nageur, plongeur.
Violence librement consentie, dites-vous. Oui, oui. Librement consentie jusqu'au
moment où surgit un conflit. Alors les parents se virent de bord : mon
enfant a été abusé par un gourou.
Mike Phelps aussi.