Collaboration spéciale
Pierre Foglia
La Presse, Montréal, Mardi, 01 Novembre 200
Instantanés
Une photographie n'est pas une opinion. Ou bien si ?
C'est le titre d'essai que Susan Sontag a écrit pour accompagner un livre de
photographies de femmes (1).
Essai qui porte non pas sur la beauté des femmes mais sur l'identification
des femmes à la beauté, un texte brillant, transcendant dans l'oeuvre de Sontag
parfois bien nébuleuse (ses textes sur le cinéma notamment et son rapport à
l'écriture).
Pourquoi je vous parle de ça ? Pour vous signaler très
accessoirement qu'on trouve ce joyau de la littérature féministe dans un recueil
(2) d'une quarantaine de
textes de Mme Sontag paru chez Christian Bourgeois ce printemps, mais attention,
comme tous les livres de chez Bourgeois, celui-ci coûte un bras, alors
feuilletez-le avant de me crier des noms, je m'en fais assez crier ces jours-ci,
c'est pas la peine de vous y mettre aussi.
En fait, je vous parle de ça à cause de l'interrogation du
titre. Une photographie est-elle une opinion ? Et l'opinion de qui ? De celui
qui la prend ? De celui qui la regarde ? De celui qui la garde pour la regarder
? Dans mon bureau, il y a plusieurs photos de maisons, dont celle où je suis né.
Des photos de chats et une photo de Paul Léautaud, les culturés qui viennent
dans mon bureau et le reconnaissent disent ; tiens, Léautaud ! T'aimes Léautaud
? Oui, je l'aime bien, mais je ne mettrais pas sa photo dans mon bureau si ce
n'était de chartreux magnifique qu'il tient dans ses bras et qui a l'air du
cousin de mon Picotte à moi.
Dans mon bureau, il y a aussi une petite photo de Madeleine
qui travaillait au service de la comptabilité à La Presse, morte il
y a déjà quelque temps d'un cancer de l'utérus. J'ai lu cette semaine une
nouvelle extraordinaire sur une femme qui meurt aussi de ce cancer-là, une
trentaine de pages magnifiques (3) ; tandis que je lisais, sous les mots
défilaient des visages de mortes, Madeleine, Mariane (Favreau), Jacqueline (Blouin),
Josée (Morin)...
Il y a une photo de ma mère dans mon bureau, dans la
vingtaine, très belle. Je ne l'ai jamais vue comme ça. Quand je suis né, elle
était déjà, sinon vieille, très maganée avec, sous ses robes noires, des
bandages sur les jambes. Je n'ai pas connu ma mère comme elle est sur la photo
dans mon bureau, mais j'ai eu des blondes qui lui ressemblaient de façon
troublante. Ça ne peut être que le hasard.
Dans mon bureau, il y a aussi une photo dédicacée de Hicham
El Guerrouj, c'est sa photo du record du monde du 15 , 3'26, à Rome en
1998, il est toit en vert, il a l'air d'une carte postale du Vermont. Il y a
deux cartes postales dans mon bureau, une de la baie de Kilkieran, en Irlande,
qui montre un sentier sur le moor et une, plus quétaine encore, du pont
couvert de Montgommery Village, au Vermont, pas très loin de la frontière. J'y
suis allé dimanche par la petite route à flanc de la montagne de Jay, c'était
comme les premières sorties au printemps, il y avait de la neige et les
ruisseaux débordaient. J'ai croisé un couple qui pédalait dans l'autre sens, la
fille s'est arrêtée...
M. Foglia ?
Oui.
Vous me reconnaissez ?
Diane ?
Louise.
Une de celles qui ressemblaient à ma mère sur la photo.
J'ai aussi une photo d'une ruelle de Montréal et une photo de
moi en train de jouer au basketball à Pointe-aux-Trembles dans une ligue de
garage, je suis en route vers le panier, j'ai le coude dans la face d'un gars,
je protège bien mon ballon, Bob serait fier de moi. J'ai une photo de Bob aussi.
J'ai d'autre photos de madames. Une au visage très dur, dans
une vieille auto, le coude sur la portière, la photo est de Walker Evans, je
l'ai arrachée d'un livre de photos dans une librairie de TriBeCa. Une autre
photo d'une petite fille, elle s'appelle Irene MacDonald, elle est en longue
chemise de nuit blanche, un miroir à manche dans une main, une brosse à cheveux
dans l'autre, la photo est de Lewis Carroll, sa Alice...
J'ai aussi une photo en noir et blanc d'une énorme madame
nue, on dirait une baleine échouée, des cuisses comme des montagnes de gélatine,
elle porte des bas aux genoux, tout écartillée dans un sofa défoncé, elle se
masturbe. Je me dépêche de la cacher quand mes petites-filles viennent à la
maison. J'ai griffonné quelques mots au dos, grosse de néant souverain,
c'est de Philippe Sollers (4).
Et depuis deux mois à peu près, scotchée sur le mur devant
moi, dans mon champ de vision dès que je lève mon nez de l'écran, une photo qui
vient de La Presse, une immense photo d'une demi-page en couleur signée Robert
Skinner, on la croirait découpée dans le cahier Mon toit, mais pas du tout, elle
était en page A3 du samedi 27 août, elle représente la maison de M. Vincent
Lacroix, le président de Norbourg.
Cette photo me fait mal, sans que je puisse dire exactement
pourquoi. Au premier plan, on voit un piscine aux formes arrondies, deux chaises
longues, une barboteuse pour les enfants. Au fond de la photo, la maison du
maître, grosse maison bourgeoise flanquée d'un cabanon de jardin. Entre la
piscine et la maison, un jardinet. La qualité de l'impression est incroyable, on
distingue même les reflets dans l'eau turquoise de la piscine ; en fait, on
dirait une réclame pour une imprimerie.
Je me suis très peu intéressé à cette histoire. Si cette
photographie est une opinion, du moins le regard que j'ai posé mille fois dessus
depuis deux mois, ce n'est pas mon opinion sur le scandale Norbourg. Sur quoi
alors ? Je ne sais pas. Peut-être est-ce mon opinion sur les piscines. Sur la
banlieue. Sur le néant souverain. Dans cette netteté même, c'est une photo
implacable. C'est le décor de Dogville (celui qu'on imagine puis qu'il
n'y a pas de décor dans Dogville). C'est la voix de Nash, I hurt
myself today / I focus on the pain / The only thing that's real.
(1 et 2) Le livre de photographies : Women,
Annie Leibbovitz, Random House.
L'essai de Susan Sontag écrit pour accompagner Women : Une photographie n'est
pas une opinion. Ou bien si ?. Le recueil de textes de Susan Sontag : Temps
forts, Christian Bourgeois.
(3) La nouvelle a pour titre Je veux vivre ! et se trouve dans le recueil Le Pugiliste au repos, de Thom Jones, Albin Michel.
(4) La Chambre close,
in La guerre du goût, Philippe Sollers, Folio.