Collaboration spéciale
Pierre Foglia
La Presse, Montréal, Samedi, 12 Février 2005
Les innocents
Vous avez un appel à frais virés de -- la
machine du Bell fait une pause -- Annie dit la voix.
Heureux de vous entendre, mademoiselle. Comment allez-vous ?
Elle va comme une fille de 26 ans, condamnée, la semaine
dernière, à huit ans de pénitencier. Elle m'appelle de la prison Tanguay. C'est
le matin. Elle vient de finir de déjeuner. Les détenues sont encore enfermées
dans le réfectoire où il y a deux téléphones publics.
C'était bien, le petit-déjeuner ?
Des céréales, du pain.
On me dit que vous avec beaucoup pleuré les premiers jours...
Je me suis calmée.
C'est quoi le plus dur ?
La bouffe.
Les gardes ? Les détenues ?
Ça va.
Le téléphone est sur écoute ?
Je ne sais pas.
Qu'est-ce que vous faites toute la journée ? Vous lisez ?
On m'a enlevé mes livres lors de l'incarcération, j'avais
apporté des Kundera. Vous ne devinerez pas, j'apprends à tricoter. Je peux vous
faire une tuque si vous voulez.
Prenez-vous l'air ?
On marche en rond dans la cour, une heure chaque soir.
Voyez-vous la ville ? Le boulevard Henri-Bourassa ? La
rivière ?
Je vois le parking de la prison, je vois des murs avec des
barbelés dessus. J'entends la ville mais je n'en fais pas partie.
Annie ne restera pas à Tanguay. Après son évaluation, elle
sera probablement transférée au pénitencier fédéral de Joliette.
Ce qu'elle a fait pour se retrouver dans ce pétrin ?
Je vous le dis tout de suite : elle est innocente. Vous ne
trouverez pas plus innocent que cette fille-là et que son ex-petit copain --
Sébastien -- qui en a pris pour huit ans aussi. Précisons ! Pas innocents des
faits qui leur sont reprochés. Pour ça, aucun doute, sont coupables. Innocents
comme dans candides, crédules; innocents comme vous le crieriez à vos enfants
qui viennent de faire une grosse connerie : espèce de « grand innocent ». Nonos.
Pas innocents. I-nono-cents.
La minceur de la glace
Enfance heureuse, sans histoire.
Élève brillante. Très en avance pour son âge, très belle aussi. C'est important,
en tout cas pas indifférent au déroulement de cette histoire même si je ne
saurais dire en quoi exactement cela n'est pas indifférent. À 16 ans, Annie
quitte le nid familial pour aller vivre avec un gars de 23 ans. Elle rencontrera
Sébastien un an plus tard.
Sébastien aussi est beau, doux, réservé. Il est né en France
d'une mère québécoise qui reviendra s'installer au Québec après son divorce. Il
quitte l'école et la maison familiale en secondaire cinq. Travaille dans les
restaurants. Pour finalement entrer à Globe Mobilité, grossiste en téléphones
cellulaires, téléavertisseurs, et autres trucs qui sonnent. Il y rencontre Annie
qui est dans l'administration. Leur histoire va durer un an et demi. Et puis ils
se perdent de vue.
Annie ira travailler ensuite chez des huissiers place
d'Armes, elle devient une vraie petite madame neuf à cinq, électroménagers et
tout et tout. Sauf qu'elle éprouve soudain le besoin de souffler. Pause café.
Pause bohème. Pause nouvelle-âgeuse, morpho, hypno grapho. Pause artiste, elle
décalque des machins sur des casques de moto, bref, au bout de ses prestations
d'assurance emploi, elle se retrouve avec 7000 $ de dettes.
Dans l'intervalle, elle a recroisé Sébastien qui travaille
toujours chez Globe Mobilité. Ils ne renouent pas mais deviennent colocs avec
une autre fille. Ils ont maintenant franchi le cap de la vingtaine, des jeunes
adultes juste avant qu'ils se rangent, la prochaine étape, c'est le bungalow à
Brossard, ou le condo dans le Mile-End, les jumeaux à la garderie, la grande
cavalcade (relire notre spécial crise de nerfs de la semaine dernière).
Mais leur vie ne va pas basculer de ce côté-là.
Une amie me disait récemment, tu sais la glace est très mince
entre le quotidien et sa rupture. C'est pas toujours une question de prendre la
bonne décision, question de force de caractère, c'est parfois juste une question
de minceur de la glace.
Le piège à cons
Sébastien a une soeur, Noémi.
Fantasque, flamboyante, noctambule. Sébastien, qui la tient à distance, dit de
sa soeur : Noémi vit sur la fast track. Annie n'apprécie pas beaucoup non plus
son ex-belle-soeur. C'est Annie qui raconte, on était en mars, un ouragan sonne
à la porte, c'est Noémi.
Hey Annie, tu viens avec moi à Panama ? Toutes dépenses
payées dans un cinq étoiles. En plus on se fait 3000 $ chacune.
C'est quoi « la pogne » ? demande Annie.
La pogne c'est une grosse Arménienne nommée Rosie. C'est elle
qui paie le voyage et les 3000 $. Tout ce que Noémie et Annie ont à faire, en
échange, c'est de rapporter deux ou trois paires de souliers chacune avec de
l'ecstasy dans de fausses semelles.
Si Annie avait été un tout petit peu délinquante, si elle
avait été un tout petit moins innocente -- elle aurait su à l'instant même que
ce n'était pas de l'ecstasy qu'on lui ferait rapporter, elle aurait su qu'on
l'envoyait à l'abattoir pour 3000 $, elle aurait su qu'elle venait de se faire
recruter comme courrier, qu'elle venait de tomber dans le pire des pièges à
cons, tendu par les pires ordures qu'on puisse imaginer. Elle aurait dit non
tout de suite si elle avait eu pour deux sous de jugeote. Mais elle avait pas «
pour deux sous de jugeote », elle avait pour 7000 $ de dettes. Et les dettes,
c'est un des endroits où la glace est la plus mince.
Finalement, Noémi est allée seule à Panama. En son absence,
la grosse Arménienne Rosie rappelle Annie. Elle avait quelque chose pour elle,
il s'agissait encore de rapporter des souliers, cette fois du Costa Rica. Même
marché (3000 $), mais il faut être deux. Annie en parle à Sébastien qui veut
bien, parce que c'est Annie et qu'ils s'entendent bien, parce que c'est un beau
voyage, parce que ça fera des vacances...
Ils rencontrent Rosie quelques fois. Toujours dans des autos
louées. Elle les amadoue (une fois elle arrive même avec son bébé, guili-guili).
Elle leur passe de l'argent, les rassure, les bichonne, en fait, elle est en
train de les ficeler comme deux petits rôtis qu'il ne restera plus qu'à
mettre au four.
Annie commence à freaker, elle sent qu'elle va mourir de peur
au retour, que ce ne seront pas des vacances du tout, qu'elle ne va penser qu'à
ça. Et puis Noémi est revenue de Panama, elle est fâchée contre Rosie, elle est
sûre que c'est pas de l'ecstasy, adjure Sébastien de ne pas s'embarquer
là-dedans. Sébastien et Annie décident de tout annuler. Trop tard. Rosie leur
dit que les billets sont achetés, s'ils annulent ils devront les rembourser :
6000 $. Elle dit aussi à Sébastien qu'elle sait où habite sa mère. Et le prouve.
Le départ se fait de Toronto. Ils y sont conduits dans la
nuit « dans une grosse voiture noire », par un chauffeur taciturne qui roule
comme un fou. C'est la première fois qu'Annie prend l'avion. Toute son innocence
dans ce seul détail.
Des lapins dans les phares d'un camion
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J'ai rencontré Annie chez quelqu'un qui tenait à ce que j'entende cette histoire-là -- non, ce n'est pas un avocat, son avocat n'aime pas les journalistes. Chez quelqu'un qui souhaitait que je raconte ce cauchemar pour que d'autres ne le vivent pas. Plus j'avançais dans l'histoire d'Annie, plus je voyais ce lapin que je prends parfois dans les phares de ma voiture quand je rentre tard. Tétanisé de peur, la bestiole reste au milieu du chemin à attendre l'inévitable. Chaque fois, j'arrête, je baisse la vitre et lui crie : sauve-toi, nono. Personne ne l'a fait pour Annie.
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Annie et Sébastien débarquent au nord
de l'île, au Allegro Papagayo Resort (ça ne s'invente pas !). Paradisiaque,
apprécie Annie. Le premier soir, j'ai marché sur la plage, je me suis assise
toute seule, dans le noir, j'ai compté les étoiles. Le quelqu'un dont je vous
parle a fait une chanson de ces étoiles-là. Pendant qu'elle comptait les
étoiles, Sébastien revirait une brosse carabinée au bar de l'hôtel.
À 11h, la même nuit, fini le paradis. Mystérieux coup de
téléphone pour vérifier que les lapins sont bien au nid. Deux secondes après, ça
cogne à la porte de leur chambre. Annie tire Sébastien de son coma éthylique.
Deux Colombiens entrent sans gène dans la chambre, se présentent, Manolo et
Willie, parlent de tout et rien, prennent rendez-vous pour le lendemain,
tenez-vous prêts, on vous emmène à San José, la capitale, à cinq heures de route
d'ici.
Le lendemain, ils sont là de bonne heure. Videz vos sacs,
donnez-nous-les.
Pourquoi ? demande Annie.
À partir de maintenant, répond Manolo, vous ne posez pas trop
de questions, O.K. ?
Une route de montagne, des orages, une crevaison, un contrôle
de police... À San José, la capitale, les Colombiens déposent Sébastien et Annie
dans un petit hôtel convenable et disparaissent. Manolo revient dans la soirée,
les emmène souper. Le lendemain matin, il apporte des sacs de sport vides, un
gris et rouge, un autre noir et bleu. Et un sac à dos Speedo. Les sacs empestent
la lavande, l'alcool, le désinfectant. Pas un mot d'explication. Comme par
hasard le cellulaire de Manolo sonne, c'est Rosie de Montréal. Elle rassure
Sébastien et Annie.
C'est quoi ces sacs doublés qui pèsent une tonne vides ?
demande Sébastien, paniqué.
Vous êtes chanceux, explique Rosie, c'est beaucoup plus
sécuritaire que des souliers.
Manolo les emmène magasiner, il faut remplir les sacs,
souvenirs, hamacs, t-shirts. Le retour au Allegro Papagayo se fera en autobus.
Au terminus, Manolo attend, pour disparaître, que les sacs soient chargés dans
la soute à bagages, et la porte de la soute fermée.
Il reste quatre jours avant le retour à Toronto. Anesthésiés
de peur, Annie et Sébastien ne pensent à rien. Deux lapins dans les phares du
gros camion qui s'en vient sur le chemin.
Le petit couteau
Aéroport Pearson, Toronto, le 6 mai
2002.
C'est bien vos bagages ?
Oui.
L'agent des douanes Yannick Gosselin racontera qu'il a
immédiatement « spoté » Annie et Sébastien. « Ils étaient nerveux. Ils
regardaient partout, tout en évitant de croiser mon regard ».
Annie : J'ai hésité, je voulais tout avouer au douanier avant
qu'il fouille, mais j'ai pensé que Sébastien me reprocherait d'avoir craqué.
J'ai posé mon sac de sport et le sac à dos Speedo sur le comptoir. Le douanier
commence à chercher, ne trouve rien dans les sacs. Il les vide et se met à tâter
les doublures : qu'est-ce que c'est que ça ? Je ne réponds pas. Il sort un petit
couteau, perfore la doublure avec la lame. Rien. Il insiste. Une poudre blanche
apparaît. Il en met sur le bout de sa langue. Recule de trois pieds. Ma vie est
finie. Une policière que je n'ai pas vue arriver me passe les menottes.
Sébastien est menotté aussi. On nous lit nos droits. On nous dit qu'on fera au
moins 15 ans de prison.
Ils passeront la nuit à raconter leur histoire à la police
sans attendre l'arrivée d'un avocat. Au petit matin, ils sont conduits à la
prison de Brampton.
Il y avait 20 filles dans la cellule d'Annie. Une cuvette de
toilettes au milieu. Sébastien, terrorisé, est enfermé avec un fou.
La caution est fixée à 5000 $ mais en voyant Annie sourire (à
ses parents qui sont dans la salle) le juge la montera à 14 000 $. Annie sortira
tout de même au bout de quatre jours. La caution de Sébastien est restée à 5000
$ (et 5000 $ de garantie) mais ses parents mettront quatre mois à réunir la
somme, quatre mois que Sébastien passera dans le presque enfer de la prison de
Mapplehurst.
Quand on leur a fait signer leur déposition, il n'est
question que de cocaïne. Il faudra trois semaines à la police pour établir qu'il
s'agit en fait de 4 kg d'héroïne pure à 70 % et d'un kilo et demie de cocaïne
pure à 56 %. C'est énorme. Peut-être pas pour 18 millions de dollars sur le
marché comme le surévalue la police pour se faire mousser, mais 4 kg d'héroïne !
Demandez à n'importe quel avocat de la défense. Dans les causes de dope, quand
l'accusé passe du pot, l'avocat dit : M. le juge, c'est quand même pas de la
cocaïne. Quand c'est de la coke : M. le juge c'est quand même pas de l'héroïne.
Quand c'est 4 kg d'héroïne...
Le coup de masse
Ils plaideront coupable, ce qui
facilitera grandement le transfert de leur cause, de la Cour de l'Ontario à
celle du Québec. Ce qui étirera aussi les délais. Il se passera presque trois
ans avant que la juge Élizabeth Corte entende, en décembre dernier, les
plaidoiries sur la sentence de la Couronne qui réclamera 15 ans de pénitencier,
et celles de Me Gilles Doré pour la défense qui suggérait une peine de deux ans
moins un jour, à purger dans la communauté.
Me Doré fera parader des experts, un psychologue (Gilles
Gadoua), un psychiatre (Louis Morrissette), un criminologue (Bernard Lebel) qui
viendront dire tous les trois qu'Annie, comme Sébastien, ne présentent
absolument aucun danger pour la société et que le risque de récidive est
inexistant. C'était en décembre dernier.
Un mot de la juge Élizabeth Corte, ex-avocate de l'aide
juridique, les familiers du palais vous le diront : les accusés ne pouvaient pas
mieux tomber. Elle donna rendez-vous à tout le monde le 1er février à 14h30,
pour la sentence.
C'était mardi de l'autre semaine. Arrivé en avance, je me
mêle à des gens qui attendaient là dans le couloir, j'accroche le regard d'un
jeune homme, vous n'êtes pas Sébastien ?
Si.
Mon Dieu. Il a l'air d'avoir 12 ans et demi. Mettre ce garçon
en prison est un crime plus grand que celui qu'il a commis. Il travaille
toujours à Globe Mobilité où on n'a pas hésité à le reprendre à son retour de
Toronto. Annie étudie à l'université en anthropologie. En trois ans, ils n'ont
évidemment brisé aucune des conditions de leur mise en liberté, pas besoin
d'experts, rien qu'à les voir on voit bien qu'ils ne briseraient pas un
cure-dent avant de le jeter.
La salle du tribunal était pleine. Annie et Sébastien assis
avec leurs proches. La juge est entrée, une belle madame (rousse). Elle a
commencé à lire sa décision, très étoffée, reprenant l'histoire que je viens de
vous raconter, point par point. Elle arrêtait parfois pour boire un peu d'eau.
l'huissière dormait, la tête renversée. La juge a rappelé que les peines
imposées dans les cas d'importation d'héroïne sont très lourdes, entre 10 et 20
ans. Puis elle a relevé les circonstances particulières qui militent en faveur
des accusés et nous, dans la salle, avons indûment et hâtivement conclu que la
peine serait légère -- quatre ans, cinq ? La sentence est tombée comme un coup
de masse, nous laissant hébétés :
Annie X, la Cour vous impose une peine de huit ans de
pénitencier.
Sébastien Y, la Cour vous impose une peine de 7 ans et 4 mois
de pénitencier (8 ans moins les quatre mois à Toronto qui comptent double).
Des agents les ont conduits au box des accusés où ils ont été
menottés. Annie sanglotait. Sébastien, j'ai pas vu.
La juge s'est levée. Je vous souhaite bonne chance, a-t-elle
dit aux accusés. Sa voix tremblait, il m'a semblé, confirmé par d'autres
témoins, qu'elle était au bord des larmes.
De quelques aberrations
Du point de vue de la Couronne (qui
ne m'a rien confirmé, ici j'interprète), la juge Élizabeth Corte a donné une
sentence pas tout à fait en conformité avec la jurisprudence. Huit ans, c'est un
peu moins que les peines généralement imposées pour le même genre de crime et
pour les mêmes quantités de coke et d'héroïne.
Du point de vue de la défense, ici je n'interprète pas, huit
ans ne reflètent pas la situation particulière des accusés, les circonstances
particulières dans lesquelles ils ont commis leur crime,leur nounounerie
particulière, leur innocence particulière, toutes ces particularités admises par
la juge qui, dans leur ensemble, dit-elle dans son jugement, militent en faveur
de la clémence.
Mon sentiment est que la juge avait de la sympathie pour les
deux accusés, elle l'a d'ailleurs démontré en les saluant avec émotion avant de
quitter le tribunal, moment que j'ai trouvé très émouvant, mais peut-être que je
me fais du cinéma, on m'en excusera, je ne suis pas familier des affaires de
justice. Mon sentiment est que la juge est allée aussi loin qu'elle le pouvait
dans la clémence, mais sans trop bousculer la Couronne, surtout sans créer un
trop gros précédent, sans faire une trop grosse vague. Huit ans, ça ne dérange
rien sur le fond (à part Annie et Sébastien !). Ça ne pose pas la question qu'il
faudrait peut-être poser au législateur : est-ce bien raisonnable de condamner à
de si lourdes peines de pénitencier des innocents, des nonos qui ne savent pas
très bien ce qu'ils font ?
Entendons-nous, les courriers, les mules, sont toujours des «
bonnes personnes » comme Annie et Sébastien. C'est le profil que recherchent les
trafiquants. Les petits flyés, les petits allumés de la ruelle n'embarqueraient
jamais dans ces coups pourris. De l'ecstasy ? Ben oui, ben oui, un coup parti
fais-moi rire, dis-moi donc que Mon Boucher a été élu le bénévole de l'année.
Entendons-nous encore, ça prend des innocents pour croire
qu'ils vont aller chercher de l'ecstasy dans des semelles de souliers au Costa
Rica. Et les tribunaux qui les punissent de 10 à 20 ans de pénitencier sont dans
le champ, quand ils prétendent que ces innocents savent très bien ce qu'ils font
au fond. Ils ne savent pas grand-chose. Ils savent qu'ils font quelque chose de
pas correct. Mais ils ne savent pas l'énormité de la chose. Qu'ils acceptent
3000 $ pour passer 10 millions de dope dit assez qu'ils n'ont aucune idée du
merdier dans lequel ils mettent le pied. Et quand ils le réalisent, ils ne
peuvent plus reculer. Des lapins dans les phares d'un camion.
Je trouve particulièrement aberrant que les sentences
dépendent de la quantité. Deux kilos, trois ou cinq, le courrier n'a aucune
foutue idée de ce qu'on a fourré dans les doublures de son sac. Qu'on le punisse
pour le crime soit, mais pas pour le poids, c'est pas lui qui décide.
Pour la même raison, je trouve même aberrant que cela dépende
de la nature de la dope. Notons que les flics ont mis trois semaines à
s'apercevoir que ce n'était pas de la coke, mais de l'héro... Et parlant des
flics, ça n'a rien à voir, mais ça me chicote, comment se fait-il qu'ils n'ont
pas interrogé Noémi ? Qu'ils n'ont pas tenté de retracer Rosie ? La juge le
souligne page 11 de sa décision : « La preuve révèle que les policiers n'ont
entrepris aucune démarche pour faire une livraison contrôlée ou pour communiquer
avec ces personnes » (Noémi et Rosie).
Mais ce que je trouve de plus aberrant dans tout cela, c'est
que ces innocents se retrouvent au pénitencier, dans un monde qu'ils ne sont
absolument pas préparés à affronter, à côtoyer. Il me semble qu'on pourrait leur
faire payer leur dette tout aussi longuement, tout aussi sévèrement, et sans
doute plus utilement pour la société, tout en leur évitant une promiscuité qui
n'est certainement pas de nature à hâter leur réhabilitation. Je pense tout
particulièrement à Sébastien qui en arrache présentement à Sainte Anne des
Plaines.
Cela dit, précisons que Sébastien et Annie ne feront pas huit
ans en dedans. Pas d'antécédents, une première condamnation, et pour un crime
non violent, ils sont admissibles, au regard de la loi fédérale, à une mise en
liberté conditionnelle au sixième de leur peine. C'est la grâce qu'on leur
souhaite.