Collaboration spéciale Pierre
Foglia
La Presse, Montréal, Lundi, 30 Août 2004
Inespéré !
Athènes --
Ils m'ont dit : tu vas nous faire un bilan des Jeux. Je les connais, ils veulent que je compte les médailles. Il n'en est pas question.
Je
vais plutôt vous raconter une histoire qui se passe à Saint-Ferréol-des-Neiges,
au nord de Québec, près des pistes de ski. Voilà quelques mois, Saint- Ferréol
projetait de construire un gymnase ou un aréna, je ne sais plus trop. Le budget
était voté, sauf que des citoyens ont dit : holà, minute, est-ce bien
nécessaire, un gymnase à Saint-Ferréol ? Et comme la loi municipale le leur
permet, ils ont demandé un référendum, dont je ne connais pas le résultat. Ce
n'est pas très important.
Mieux que n'importe quel bilan, cette histoire explique les résultats du Canada
à ces Jeux olympiques. Partout au pays, les Canadiens bougonnent : ouais,
comment ça se fait qu'on n'a pas de médailles ? Comment ça se fait qu'on est
nuls ?
On n'est pas nuls.
On n'est juste pas branchés. On ne veut pas de gymnase, mais on veut des
médailles.
Je ne dis pas cela pour critiquer les gens de Saint-Férréol qui ont demandé le
référendum. Je l'aurais peut-être demandé aussi. Sauf que, en ce dernier soir
des Jeux, je fermerais ma gueule. Je ne demanderais pas pourquoi on est nuls.
On n'est pas nuls.
Le Canada n'a pas de politique sportive d'élite. Le Canada ne met pas de fric
dans l'élite. Enfin, il en met, mais des peanuts. Et il y a à cela une très
bonne raison, en démocratie la meilleure raison du monde : les Canadiens n'en
voient pas la nécessité. Ce soir et pour quelques jours, ils ont la feuille
d'érable un peu chiffonnée de voir que des petits pays comme la Grèce, la
Norvège et la Hongrie nous devancent au tableau des médailles. Mais dans une
semaine, ce sera complètement oublié.
Et durant les quatre prochaines années, on n'entendra plus parler de canoë,
d'aviron, de natation, de gymnastique, de plongeon, presque pas d'athlétisme, on
n'en verra pas à la télé, peut-être une, deux fois, le dimanche après-midi à
15h.
Et dans quatre ans exactement, au dernier soir des Jeux de Pékin, la même
lamentation va balayer le pays de Terre-Neuve à Victoria : on est nuls !
On n'est pas nuls. On n'est juste pas intéressés. On n'en a rien à foutre, de
l'aviron. À la télé, en français, on n'a aucun espace pour rendre compte
quotidiennement de l'actualité du sport, pour dire, par exemple : hier aux
régates de Lucerne, le huit canadien s'est classé deuxième. Ça prend 10 secondes
pour dire ça. On ne les a pas. Pourquoi on irait foutre 20 millions dans un
bassin d'aviron ? Dans un gymnase ?
Le Canadien se fait du sport une idée angélique. On se dit qu'on va encourager
l'activité physique- et que de la base vont émerger les futurs médaillés
olympiques que développeront les fédérations sportives dans leurs centres
nationaux d'entraînement. Comme système, c'est complètement dépassé. La
pyramide, c'est fini, c'est une joke. Le prochain coureur cycliste
québécois qui participera au Tour de France n'aura pas commencé sur la piste
cyclable du canal de Lachine.
Le citoyen canadien envisage le sport comme une activité ludique. C'est pas nono,
comme philosophie. Sauf que l'élite sportive ne participe pas du tout de cette
vision citoyenne du sport. Les grandes nations de sport, je pense à l'Australie,
se bâtissent une élite comme on se bâtit une économie. L'élite sportive d'un
pays pourrait très bien relever du ministre de l'Industrie. Le sport d'élite est
d'abord affaire de production. De rendement. Alors que chez nous, à tous les
échelons, le sport se vit comme un loisir. C'est très bien. Mais assumons-le.
Arrêtons de dire qu'on est nuls.
On n'est pas nuls.
C'est juste qu'on ne sait pas ce qu'on veut.
Pour des gens qui ne savent pas ce qu'ils veulent, pour des gens avec des petits
moyens, les résultats d'Athènes sont étonnants, le vrai mot serait même :
«inespérés».
Pour revenir à Saint-Ferréol, y vit depuis plusieurs années une des grandes
figures du sport québécois, Pierre Harvey, skieur de fond, cycliste, sûrement
dans la cinquantaine aujourd'hui, mais pour les gens de ma génération, Pierre
Harvey est un icone auquel nous nous référons plus volontiers qu'à Guy Lafleur.
Et Pierre Harvey, qui a brillé sur la scène internationale, est un produit de
cette non-culture sportive canadienne.
Comme Marie-Hélène Prémont, qui vient de faire deuxième en vélo de montagne.
Je n'ai pas compté les médailles, mais il en est au moins deux en or massif
gagnées par des athlètes canadiens à ces Jeux, celle du gymnaste Kyle Shewfelt
et celle du kayakiste Adam van Koeverden.
Gymnastique, kayak, on parle ici de sports de grande tradition. Les places sont
très chères sur le podium. On est là, pourtant.
Inespéré, vous dis-je