Collaboration spéciale Pierre Foglia
La Presse, Montréal, Samedi, 03 Avril 2004
Falloujah, l'image
J'ai toujours trouvé idiote l'expression qui prétend qu'une image vaut mille
mots. Je dis, au contraire, qu'une image ne vaut pas grand-chose quand il n'y a
pas de mots pour raconter ce qu'il y a derrière, devant, et sur les côtés. En
fait, ce qui arrive le plus souvent, c'est que les images viennent avec les
mots, sauf que ces mots renvoient tout bonnement à ce que montre l'image.
Mettons une image qui montre l'horreur. Les mots, en décrivant l'horreur que
montre l'image, redoublent l'horreur. C'est jouer du tambour où il y a de
l'écho.
Fallait-il montrer ce corps calciné pendu par une jambe à
la structure d'un pont ? Fallait-il montrer, à la télévision, ces manifestant
qui frappent à coup de pelle un corps qu'ils viennent de retirer du brasier ?
Montrer d'autres manifestants, ou étaient-ce les mêmes, qui dansent autour
d'un autre corps, celui-là sans tête ?
Oui, il fallait. Mais en racontant ce qu'il y a derrière,
devant et sur les côtés de ces images d'horreur. Pas pour excuser. Pas pour
expliquer. Pour dire que c'est arrivé à Falloujah, mais que Falloujah, c'est
pas ça. Les Irakiens non plus.
Quand on parle de Falloujah dans les bulletins de nouvelles
américains, on ajoute bastion sunnite pro-Saddam. C'est con. À
Falloujah, comme ailleurs en Irak, Saddam était plus craint que respecté. Les
Américains étaient espérés à Falloujah comme partout en Irak. Comme me l'a
dit le propriétaire du restaurant où j'ai dîné, dans la grande rue qui
traverse Falloujah de bout en bout : « Nous étions très contents de voir
arriver les Américains, toute la ville s'est réjouie quand la 82e division
aéroportée a débarqué chez nous. Sauf qu'on ne s'attendait pas à ce que ces
idiots se mettent en short et torse nu dans une des villes les plus
conservatrices d'Irak. On ne s'attendait pas non plus à ce qu'ils s'installent
dans l'école des filles. Quand on est allés leur dire que ce n'était pas une
bonne idée, on s'attendait encore moins à ce qu'ils nous tirent dessus. Treize
morts, dont un enfant de 12 ans. On ne s'attendait pas à ce qu'ils défoncent
les portes de nos maisons -- qui ne sont jamais fermées à clé -- à coup de
crosse de fusil. One s'attendait pas à ce qu'ils renversent les étalages des
marchands du souk pour chercher des armes sous les oranges. Et tout le monde à
Falloujah vous racontera l'histoire du monsieur qui avait garé son auto dans la
rue : un blindé a accroché la voiture en passant, le monsieur a couru pour
engueuler le chauffeur du blindé, qui a reculé et... écrapouti complètement
la voiture. »
J'étais à Falloujah il y a deux mois et demi. Une petite
ville bien sympathique. Cela a l'air d'une provocation après ces images de
corps calcinés; il serait plus ad hoc de vous rapporter que j'y été mal
reçu, qu'on m'a fait des menaces. C'est le contraire. J'ai du nez pour le
danger. Je sens quand la rue est hostile. Falloujah, pas le moins de monde. Je
me suis promené, j'ai parlé aux gens, je suis entré dans plus de 20
commerces, pour finir dans une pharmacie où j'ai plus appris sur l'Irak en une
heure qu'à travers toutes mes lectures.
Soixante-dix kilomètres à l'est de Bagdad, Falloujah, je
l'ai écrit, est un peu ce que Québec est à Montréal, un gros village de
fonctionnaires. Trois cents mille habitants. Très animée. Des maisons en
construction partout. Des boutiquiers affairés. De petits entrepreneurs
prospères. J'y allais un peu par défi, pour le bastion sunnite, j'en
avais rapporté un reportage sur une usine familiale où l'on fabrique des
portes et des fenêtres !
On montre ces cadavres calcinés à la télévision et
forcément les gens, horrifiés, se disent mais qui sont les barbares qui vivent
ici ? Où sommes-nous donc ? Dans un bastion sunnite pro-Saddam, explique
le gars de la télé américaine, comme si cela expliquait la barbarie. Les mots
nous renvoient aux images d'horreur en la redoublant. D'autant plus qu'un de ces
mots est le mot « foule », très variable en nombre. La foule riait. La foule
applaudissait. On a l'impression que tout Falloujah dansait autour des cadavres
mutilés. Or, sur les images que nous montre la télé, on voit qu'il y a entre
50 et 100 manifestants. Dont plusieurs enfants.
On montre des cadavres calcinés qui disent la sauvagerie des
anciens des services secrets de Saddam et l'inconscience de quelques gamins :
ceux qu'on voit sur les images ont à peu près 12 ans. Et l'on induit que le
sentiment anti-américain est responsable de cela. Que Falloujah, Tikrit, sont
des villes sanguinaires. L'atmosphère y est pourtant infiniment moins
délétère que chez les fondamentalistes des quartiers religieux de Bagdad, ces
chiites qui devaient être les alliés des Américains, qui sont aujourd'hui
leurs pires ennemis.
J'avais la grippe à Falloujah, je suis entré dans cette
pharmacie dont je vous parlais il y a un instant. Le pharmacien m'a offert le
thé, et la conversation a recreusé l'inévitable sillon : les Américains.
Parlant un peu l'anglais, notre pharmacien salue civilement les patrouilles,
échange parfois quelques propos avec ceux qui gardent le palais de justice, à
deux pas.
« J'en suis déprimé, chaque fois, soupirait-t-il. Leur
attitude est catastrophique depuis le début. Des occupants, pas des
libérateurs. Ils ont une façon de ne pas nous voir en nous regardant... Ils
ont des idées toutes faites sur ce qu'était notre vie avant qu'ils arrivent.
Ils ne sont pas loin de penser que nous étions torturés tous les jours. Que le
système était pourri. Ils ne comprennent que nous étions dans un régime
totalitaire, répressif, pas nécessairement corrompu. Ils ramènent toujours
sur le tapis les palais de Saddam. On s'en fout, des palais de Saddam. À chacun
je raconte l'histoire du médicament X, vous le connaissez ? C'est une histoire
vraie qui dit exactement ce qu'était l'Irak du temps de Saddam...
C'est un médicament que nous n'avions pas en quantité
suffisante. Dans un souci d'égalité, le ministère de la Santé a rendu une
ordonnance limitant les doses que nous pouvions prescrire à un patient. Or, à
petites dises, le médicament X n'a aucun effet. Si bien qu'au lieu de guérir
la moitié des patients avec les réserves disponibles, on l'a gaspillé en
petites doses inutiles. C'était ça, l'Irak : des fonctionnaires tout-puissants
qui prenaient des décisions ineptes et les faisaient appliquer par la terreur.
»
J'ai toujours trouvé idiote l'expression qui prétend qu'une
image vaut mille mots. Je dis, au contraire, qu'une image ne vaut pas
grand-chose quand on n'entend pas, derrière, les mots de tous les jours des
gens ordinaires.