Collaboration spéciale Pierre Foglia
La Presse, Montréal, Samedi, 25 Septembre 2004
L'éthique
J'avais rendez-vous l'autre jour
à l'École nationale d'administration publique (ENAP), où j'étais invité par le
laboratoire d'éthique à répondre à un questionnaire. Ce laboratoire étudie les
problèmes reliés à l'éthique sociale, l'étude des valeurs et des principes qui
fondent notre société.
Le laboratoire d'éthiques est situé rue Henri-Julien.
J'arrive là en vélo. On me barre l'entrée. Vous ne pouvez pas entrer avec votre
vélo, il y a un parking exprès.
Oui, mais je n'ai pas de cadenas...
On peut vous en prêter un, me propose le gardien.
Je lui explique que je n'ai pas de cadenas parce que la
dernière fois que j'en avais un, on l'a cisaillé et mon vélo a été volé. Depuis,
j'évite de me déplacer en vélo en ville, mais quand je l'ai, désolé, j'entre
dans les édifices avec mon vélo ou je n'entre pas du tout. Le gardien me fait
signe qu'il n'y peut rien. Obligeamment, il accepte de me le garder cinq minutes
dans sa guérite pendant que je vais avertir la personne qui m'attend (le
téléphone du laboratoire d'éthique était en dérangement ce matin-là).
Je rejoins finalement la dame, je lui dis écoutez, c'est pas
grave, soit nous procédons à l'entrevue à l'extérieur, soit nous remettons ce
rendez-vous à une date ultérieure.
Intervient alors le directeur général du laboratoire
d'éthique sociétale, M. Yves Boisvert. Je trouve que ça commence à prendre des
proportions un peu dramatiques, j'ai l'air de l'emmerdeur total, alors que je
fais du bénévolat. C'est eux qui veulent quelques chose, pas moi. Et comme je
viens de le dire, je suis prêt à donner l'entrevue à l'extérieur, ou à revenir
en auto un autre jour. Bref, je ne suis pas fâché du tout. Bref encore, y en a
pas, de problème.
Et c'est exactement ce que me dit le directeur général du
laboratoire d'éthique : y en a pas de problème. Il descend avec moi. On récupère
mon vélo. On sort. On fait le tour par la rue Laval. On entre par la porte
arrière de l'édifice, que le directeur général du laboratoire d'éthique
sociétale ouvre avec sa carte magnétique et, mon vélo à l'épaule, nous montons
au deuxième étage, dans les locaux du laboratoire d'éthique sociétale.
Et là on a parlé d'éthique sociétale...
Un sujet bien intéressant, mais aussi, vous me voyez venir,
bien théorique.
La famille
Je ne suis pas un homme de famille,
mais c'est seulement par inaptitude, par incapacité. J'aurais bien aimé. Papa,
maman, les enfants. Vous croyez que je niaise ? Pas vraiment.
J'ai en tête des voisins que je cite en exemple depuis 15
ans. J'en parle toujours avec fierté, comme si j'étais pour quelque chose dans
leur réussite familiale. J'en parle avec pittoresque, comme d'une curiosité dans
le paysage, je m'en vante presque, hey, je connais une famille qui fonctionne à
côté de chez nous. Depuis 15 ans que je répète ça.
Rien de compliqué. De bons parents. Cinq enfants. Quatre
garçons, deux à l'université, un en littérature, a-t-on idée quand on a des
parents agriculteurs, un autre qui fait médecine vétérinaire à Guelph. Les
jumeaux sont au cégep à Saint-Hyacinthe. La fille s'est mariée cet été avec un
coiffeur français qui tient salon à Sherbrooke. Réjeane, la mère, une grande
Gaspésienne, mène la ferme laitière comme un chalut au grand large, en tenant
tout le monde occupé sur le pont. Le père, Gaby, est à l'étable quand il n'est
pas aux champs, et quand il n'est ni à l'une ni aux autres, alors c'est qu'il
est à son garage, à réparer la machinerie. C'est là que je l'ai trouvé. Je
voulais du sirop d'érable.
Bonjour Gaby, Réjeane est là ?
Réjeane est partie.
Quelque chose dans le ton me disait qu'elle n'était pas
partie faire des courses à Cowansville.
Partie ?
Partie. On s'est séparés en juillet après le mariage de
Noémie (leur fille). Elle te la laissait à combien ?
Quoi ?
La can de sirop.
Il avait déposé la quatre cans sur le comptoir de la
cuisine et les poussait vers moi avec les paumes de ses deux mains ouvertes,
sans me regarder.
La question
J'aimais bien Stéphan Bureau. Je le
trouvais intelligent. Son brutal retrait des médias, cette coupure avec ce qui
semblait être toute sa vie me l'avait rendu encore plus sympathique. Il lui
arrivait d'en mettre trop, là il n'en mettait plus du tout. Parlez-moi d'un pied
de nez à ceux-là qui le prenaient pour un indécrottable m'as-tu-vu.
Bien sûr, il allait rebondir un jour. Tout aussi affûté. On
le retrouverait avec plaisir dans une émission culturelle, il ferait sûrement
une Christiane Charette de lui-même, et ce serait encore mieux que Charette.
Mais voilà que nous arrive une mauvaise nouvelle. Voila qu'il
est tombé dans la soupe ésotérique. Voila qu'il a rejoint le troupeau des zozos
qui attendent des signaux du cosmos pour la suite des choses. Voilà qu'il
s'égare dans des séminaires de « connaissance de soi ». À un de ces séminaires,
nous rapporte-t-on, il a été radiographié par huit proches qui ont chacun
répondu à 250 questions le concernant. Vous imaginez 250 questions sur n'importe
quoi ? Sur n'importe qui ? Moi, quand j'ai posé cinq questions dans une
entrevue, je ne sais plus quoi demander. Deux cent cinquante questions, c'est
des questions en ta... dirait Moose Dupont.
Me permettez-vous de vous en poser une 251è, jeune homme ?
Pensez-vous parfois à la mort ? Mais ce n'est pas la
question. La question, c'est : est-ce que cela vous fait rire ? Et puis tiens,
une dernière : Avez-vous lu Thomas Bernhard ? Vous devriez.
Maxiiiime
Voilà bien longtemps que je vous ai
donné des nouvelles de mon ami Maxiiiime. Il travaille dans un IGA comme
emballeur. Il suit un cours de création littéraire, ce doit être au cégep, sa
dernière année. Il doit bien avoir 19 ans, depuis le temps. Dieu sait qu'il n'a
pas besoin de ce genre de cours. Personne, d'ailleurs. C'est un peu ce qu'il me
dit dans son dernier courriel...
l'autre jour il fallait lire de la poésie qu'on a écrite
devant tout le monde et c'était très déprimant d'écouter toutes ces filles --
les cours de création sont pleins de filles -- on dirait qu'elles écrivent
toutes le même poème : je t'aime mais tu m'aimes pas / pourquoi c'est comme ça ?
/ Je suis si seule / Ô douleur de mon coeur... En gros.
Mon ami Olivier et moi, on s'est commandé des livres de
Bukowski sur le Net.