Pierre Foglia : Entomologistes
Nuls
Collaboration spéciale
Pierre Foglia
La Presse, Montréal, Jeudi, 21 Avril 2005
Les entomologistes sont nuls
| Coccinelle asiatique se baladant sur une fenêtre |
![]() |
Cout'donc, les entomologistes
sortent-ils parfois de leurs laboratoires ? En est-il quelques-uns qui vivent à
la campagne ? Quelques-uns qui habiteraient une maison infestée de coccinelles
comme la mienne ?
Le dernier entomologiste que j'ai entendu, un certain
Jean-Pierre Bourassa, de Trois-Rivières, c'était à Radio-Canada un soir de la
semaine dernière, a répété toutes les sottises habituelles de ses confrères, en
ajoutant une de son cru, je cite : Les coccinelles, c'est pas grave... (ça,
c'est ce qu'ils répètent tous), sauf (ce qu'a ajouté celui-là), sauf à cette
époque-ci de l'année, le beau temps revenu, elles veulent sortir des maisons, se
font certes un peu envahissantes, mais il suffit de les ramasser à
l'aspirateur...
N'importe quoi.
Ce n'est pas à cette époque-ci de l'année, le problème. Pas
du tout. À cette époque-ci, tu ouvres les fenêtres et bye-bye coccinelles. Pas
besoin d'aspirateur. Elles s'en vont. Elles mettent autant d'empressement à
sortir des maisons qu'elles en ont mis cinq mois plus tôt à y entrer. Le
problème c'est tout l'hiver. De la mi-octobre à la mi-avril, des centaines de
coccinelles chaque jour au plafond, dans les fenêtres, autour des lampes. Chez
moi, ce sont des centaines. Pour quelques-uns de mes voisins, ce sont des
milliers. Elles se ramassent en grappes puantes dans les plinthes, dans les
interstices des cadres des fenêtres, elles tombent sur le bureau, sur la table
de la cuisine, quand ce n'est pas dans la soupe ou dans les cheveux. Tu passes
l'aspirateur et une heure après, il y en a autant. Cela dure cinq mois. Une
infestation quotidienne.
Et vous, têtes heureuses d'entomologistes, vous trouvez ça
drôle ou presque. C'est pas grave, dites-vous. Surtout, n'utilisez pas
d'insecticides. Encore là vous causez pour rien. Ça les dérange pas, les
insecticides. Sauf les insecticides industriels qui ne sont pas en vente libre
pour les particuliers. Pas graves, hein ? J'ai une voisine qui a loué sa maison
cet hiver à des gens qui ont dénoncé le bail après un mois d'occupation pour
cause de coccinelles.
Les entomologistes nous rabâchent que ces braves insectes,
fort utiles aux cultures, je vous reparle de leur utilité dans deux secondes,
que ces braves insectes, disais-je, sentant venir le froid s'abritent dans nos
maisons pour hiberner. Elles s'engourdissent, et font dodo aussitôt. Et voilà,
elles ne dérangent plus pendant cinq mois.
Vous me permettez une version plus documentée ? Vers la
mi-octobre, donc, 12 000 milliards de coccinelles se ramassent sur les murs des
maisons qui deviennent rouge sang. Ces 12 000 milliards de coccinelles
s'insinuent dans toutes les anfractuosités, par tous les évents. Le problème, ce
sont celles d'entre elles qui vont se retrouver en contact avec la chaleur de la
maison. Celles qui ont trouvé refuge dans les cadres de fenêtre par exemple, ou
dans les greniers. La chaleur de la maison va les empêcher de s'engourdir. Elles
vont se mettre à crapahuter partout. Et on n'en voit jamais le bout.
Les docteurs en entomologie nous concèdent qu'elles puent, se
trompant, encore là, de désagrément : elles puent moins qu'elles ne salissent.
Mais l'horreur, c'est leur grouillement, leur envahissement. Leur crapahutement
incessant. T'écris, tu lis, tu fais la cuisine, tu regarde la télé, il y en a
toujours deux ou trois dans ton champ de vision, tu te lèves pour t'en
débarrasser, il y en a 10 autres dans la rainure. Et on découvre très vite que
sous leur jolie carapace à pois, elles sont dégoûtantes, ce sont des poux en
fait, des punaises de bois. Pas grave ? Les 18 dans votre laboratoire, sûrement.
Les 12 000 milliards chez moi, viens donc voir, Chose, avant de dire n'importe
quoi.
Quant à leur utilité, holà ! Avant de subir celles-ci, on
avait toutes les coccinelles qu'on désirait dans notre environnement. Celles-ci,
asiatiques dit-on, ont été introduites pour manger les pucerons des vergers du
sud des États-Unis. Sept ou huit ans plus tard, les voilà rendues jusqu'en
Abitibi. Elles n'ont pas de prédateur -- les oiseaux n'en veulent pas --, leur
seul ennemi c'est un coup de froid hâtif comme à l'automne 2003. Il avait fait
moins 10 durant quelques jours, et elles avaient été congelées avant d'arriver à
nos maisons. On s'en était cru débarrassé. Que non.
Ce que j'attends des entomologistes ? Presque rien. Seulement
qu'ils effacent leur petit sourire à la con, ce petit air supérieur qu'ils
prennent pour parler au peuple ignorant. Et peut-être qu'ils commentent cette
supposition : supposons qu'au lieu de remonter du sud, ces foutues bestioles
descendent du nord, imaginons que l'erreur serait canadienne, que du Canada
elles coloniseraient les États, qu'elles infesteraient le ranch de M. Bush, vous
croyez qu'il dirait que c'est pas grave ?