Collaboration spéciale
Pierre Foglia
La Presse, Montréal, Samedi, 18 Décembre 2004
Dieu
Samedi on fait un dossier sur Dieu, m'a informé mon boss au
début de la semaine. C'était pas pour me commander. C'était au cas où ça
m'inspirerait. Je voulais bien. Je trouve qu'il est plus facile d'écrire sur
Dieu que d'en parler avec quelqu'un.
Croyez-vous en Dieu ?
Non monsieur.
Vous ne croyez pas en Dieu ?
On vous repose toujours la question, la deuxième fois avec un
étonnement amusé. Ah ben, écoute-le donc, lui ! Il ne croit pas en Dieu. Cela
m'arrive souvent avec les chauffeurs de taxi haïtiens. Ils ont beaucoup de
plaisir à tourner mon incrédulité en ridicule : et alo' chef, qui a c'éé le ciel
et la tè', si c'est pas Dieu ?
L'autre jour, c'était un vrai curé. Celui de Deux-Montagnes.
Nous étions dans son auto, il était au volant, il me dit : êtes-vous croyant ?
Non, monsieur.
Vous ne croyez pas à un être supérieur ?
C'est une question qui ne m'intéresse pas. Je ne vous dis pas
cela pour changer de conversation. La spiritualité m'interpelle comme n'importe
quel autre sujet, mais personnellement je n'entretiens aucune espérance
spirituelle. Je n'ai jamais eu de quête de cette nature. Je ne me suis jamais
demandé si Dieu existe. Vous ?
Moi ?
Ou, vous, comment la Chose vous est-elle venue ?
J'ai reçu un appel. Assez tardivement, d'ailleurs.
Un appel ? Dring dring ? S'cusez. Je veux dire, cela s'entend
clairement ?
Je venais de finir un doctorat en histoire, pour cela j'étais
allé à Rome. De retour ici, je me suis inscrit en droit à l'Université de
Montréal, mais voilà qu'avant d'aller à mes cours de droit, tôt le matin,
j'allais prier à l'Oratoire. Un appel aussi clair que ça... Si vous ne croyez
pas en Dieu, en quoi croyez-vous ?
Je suppose aux mêmes choses que vous, monsieur le curé. Je
crois par-dessus tout au travail, plus précisément à faire les choses avec
passion. Assez curieusement, je crois à la bonté. Je crois au respect, forse
un giorno mi spieghero. Au progrès aussi. Je veux dire : je crois que les
choses avancent malgré tout. Et j'aimerais bien croire aussi à mon prochain.
Mais ?
Mais c'est plus difficile. Si difficile que même dans votre
religion d'amour, ce n'est pas l'amour du prochain qui sauve, c'est la foi. Je
présume que c'est parce que l'amour du prochain vient moins aisément au chrétien
que la foi.
Parlant de la difficulté d'aimer son prochain. Encore hier.
J'attendais chez le dentiste, je feuilletais une revue, je tombe sur une
entrevue avec une humoriste dont on entend pas parler. Ah, tiens, c'est vrai,
que lui arrive-t-il donc ? J'ai lu que, l'humour ne la faisant plus rire, elle a
mis un terme à sa carrière. Au même moment elle se séparait, déménageait, grand
chambardement dans sa vie. Inquiète ? Pas une seconde. Un matin, se
livre-t-elle, je me suis levée en me disant qu'il fallait que je fasse
quelque chose en forme de cercle, sur le même principe que le bouclier de
médecine amérindien, et en même temps je visualisais un travail que j'aimerais :
la rénovation. Deux semaines plus tard, elle reçoit un appel du producteur
de Ma maison Rona. Deux autres semaines plus tard, elle tombe en amour
avec le producteur de Ma maison Rona.
Ce n'est pas Dieu, cette merde ? Mais si. La visualisation,
c'est Dieu. Les gourous modernes fourrent dans le même sac la visualisation, les
cristaux, l'irrigation du côlon, l'optimisation crâno-sacrienne, les transferts
transpersonnels. Et vous savez comment comment tout cela a commencé ? Par
Saint-Exupéry. La foutue panne dans le désert. Le p'tit éphèbe qui rebondit.
S'il vous plaît, dessine-moi dieu.
Il lui a dessiné une boîte avec des trous dedans : ça, c'est
la caisse, le Dieu que tu veux est dedans. Je vous le dis, monsieur le curé, par
cette boîte avec des trous dedans, Saint-Exupéry a abruti plus de chrétiens dans
les banlieues en 50 ans que l'Inquisition en trois siècles.
S'cusez. Levons un peu le pied.
Saviez-vous que Dieu est plus connu en anglais ? Quand on
fait Dieu sur Google, on obtient trois millions d'entrées en 0,3 seconde.
Mais si on fait God, on obtient 16 millions d'entrées en 0,25 seconde. À
noter que, si on fait pif, paf, pouf sur Google, on obtient 17 millions
d'entrées, ce qui laisse croire que si Dieu n'existe pas comme dieu, comme
onomatopée il n'est pas en tête non plus.
N'empêche que Dieu, des fois, c'est difficile de ne pas y
croire. Un jour, mon câble de dérailleur s'est défait, juste défait, pas cassé,
à 11 000 pieds d'altitude au Colorado -- la Fall River Pass. Il y avait de la
neige des deux côtés. Pour réparer, il me fallait un tournevis en étoile. J'en
ai trouvé un sur la route. Je me souviens, il était rouge. Dieu est un tournevis
en étoile.
Quand j'étais petit, à l'école, comme dans La Presse
d'aujourd'hui, on nous avait demandé de parler de Dieu. L'instit' avait fait une
correction sur ma copie -- je l'ai encore, dans un cahier bleu -- et il avait
écrit dans la marge : solécisme. Chaque fois que je tombe dessus en
fouillant dans mes vieilles affaires, je me dis qu'il faudrait bien que je
regarde solécisme dans le dictionnaire. En tout cas, dans mon temps, dieu était
un solécisme.
Une fois, quand elle était petite, ma fille m'avait demandé
qui était dieu. Je lui avais dit c'est la petite lumière qui s'éteint dans le
frigo quand on ferme la porte. Aujourd'hui, j'ajouterais que c'est aussi la
petite lumière qui s'éteint à la frontière du Tchad et du Soudan.
Je ne sais pas si vous avez remarqué, depuis le début de cet
article j'hésite beaucoup à mettre une majuscule à dieu. C'est parce que je ne
suis pas sûr que ce soit un nom propre. J'aurais plutôt tendance à dire que
c'est un consensus mou. Des fois, pas souvent, Dieu est une incohérence
inspirée, la petite Croze l'autre jour à Tout le monde en parle. Enfin,
Dieu est aussi le papillon de Claudel -- qui a besoin de tout le ciel --
il est assez difficile de haïr les papillons, j'y arrive pourtant facilement en
pensant à tous ceux qui tuent au nom de Dieu.
Dieu, je trouve qu'il est complètement nul pour le service
après vente. Sur le calendrier de dieu, c'est toujours le 10 septembre. Dieu
n'existe pas, mais si un jour je le rencontre, la première chose que je lui
dirai, c'est : you mama osama ! À moins qu'il soit tout nu, alors
peut-être que j'y dirai : ouâh, la bite.