Collaboration spéciale Pierre Foglia
La Presse, Montréal, Jeudi, 04 Mars 2004
Crise de Confiance
Ma fiancée sentait l'étable comme chaque fois qu'elle
revient de chez notre ex-voisine, cette chère Mme Chamberlain, toujours à la
tête de son troupeau de Hereford sur le chemin Saint-Armand.
Comment va-t-elle ?
Elle avait un message pour toi : Tell Mr Foglia I will
never vote for the liberals again.
Elle ne va toujours pas voter pour le Bloc ?
Si. Tu n'imagines pas comme est indignée.
Les scandales ?
Je ne l'ai jamais vue comme ça.
Le seul fait que Mme Chamberlain pense à voter pour le Bloc -- il m'étonnerait
qu'elle le fasse, mais peu importe --, le seul fait de l'envisager montre à
quel point le scandale des commandites a secoué profondément le Québec,
beaucoup plus profondément que n'ont l'air de s'en douter les politiciens. À
quel point il a touché les honnêtes gens. À quel pont il a ébranlé le
consensus social le plus éprouvé. De toute éternité les gens doutent,
s'impatientent, sont invariablement déçus de la politique, mais au fond,
ils ont l'intime conviction que leurs tribunaux sont intègres, leurs
institutions solides, et leurs politiciens généralement de bonne volonté
sinon toujours de bonne foi. C'est ce que j'entendais à l'instant par consensus
social éprouvé : au fond, les gens pensent que les choses ne vont pas
si mal. Ils ne sont pas loin de croire qu'ils vivent dans le meilleur des mondes
possibles. C'est d'ailleurs la conviction de M. Chrétien et il avait assez bien
réussi à la faire partager à l'ensemble des Canadiens : le Canada est le
plus meilleur des mondes possibles.
Ajoutons que, depuis 20 ans, de plus en plus de citoyens, au
Québec comme ailleurs, contribuent personnellement -- en plus de leur travail,
en plus de leurs impôts -- à faire que ce monde soit meilleur. Que ce soit par
du bénévolat. Que ce soit à travers des réseaux de solidarité ou des
habitudes de consommation équitable, que ce soit simplement en prenant
conscience de l'autre par des attitudes citoyennes, par le respect de
l'environnement, bref, depuis 20 ans, la tendance est au bien commun plus
qu'à l'égoïsme des années 70, par exemple.
C'est ce consensus sur la bonté, sur le bien commun, cette
croyance, cette foi que les choses, au fond, ne sont pas si mal, qu'est venu
troubler le scandale des commandites. Ce que M. Martin n'a pas l'air de
comprendre, c'est que le peuple dans cette histoire réagit en cocu. Il est
blessé plus encore qu'indigné. Pendant qu'il fait tout ce qu'il peut avec ses
petits moyens pour améliorer son sort et celui de l'humanité, ceux qui ont des
gros moyens se foutent de sa gueule en lui plantant des petits drapeaux dans le
dos prétexte à s'en mettre plein les poches. Au lieu de scandale des
commandites, trahison des commandites (trahison des élites) exprimerait
mieux l'impact sur la société de cette histoire qui laisse un malaise qui
n'est pas à la veille de se dissiper.
Je ne reçois pas plus de courriels pour dénoncer des
injustices qu'avant. Mais ceux que je reçois depuis quelque temps font tous le
lien avec les commandites.
J'ai 26 ans, me dit Frédéric Gosselin, un salaire ordinaire, je gagne 30 000 $ par année, je compte mon petit change à la fin de tout mois. Avez-vous une idée de notre découragement à nous, les « petits », quand on entend parler d'un programme de 250 millions de pures niaiseries, dont 40 % sont allés dans les poches des amis du pouvoir ? Venez donc, après cela, me convaincre de l'importance d'aller faire mon devoir de citoyen aux prochaines élections, et de faire notre juste part pour la société en payant de plus en plus d'impôts. Je parlais avec ma sœur aujourd'hui, elle a 28 ans, elle est artiste photographe. Elle m'a avoué que durant le dernier week-end, pour se faire de l'argent, elle est allée servir de cobaye pour une compagnie pharmaceutique. Elle testait des pilules. C'est pas croyable la rage qu j'ai eue à l'entendre me dire ça.
Appelons celui-ci Louis. Il a 38 ans, il est atteint de paralysie cérébrale,
à peu près autonome mais incapable de travailler. Il reçoit de l'aide
sociale. Son père est décédé laissant aux quatre enfants un peu d'argent.
Quelques milliers de dollars chacun. Louis vient d'apprendre de la succession
qu'il ne pourra recevoir sa part à moins de renoncer à ses prestations d'aide
sociale, mais encore là, il aurait à payer des pénalités...
Louis est ulcéré : je comprends que la loi est faite pour
les gens qui recevraient un héritage de quelques millions, mais il ne s'agit
que de quelques milliers de dollars péniblement amassés par mon père. Quand
bien même cela m'apporterait un peu de confort, un peu de bien être, il me
vient du travail de mon père, de sa vie, du sens qu'il voulait lui donner. Vous
me direz oui, mais où tirer la ligne entre un gros héritage et un petit. Je
n'en sais rien. Tout ce que je sais c'est qu'on embêtera moins les magouilleurs
du scandale des commandites, on fait semblant des les démettre, mais en fait,
ils se retireront les poches pleines, c'est à vomir monsieur.
Non pertinent le lien que font Frédéric et Louis entre leur situation et l'affaire des commandites ? Peut-être bien. Mais c'est ce que je viens de vous dire, la grogne s'arrime désormais à une trahison. J'ai dit cocus. J'ai dit blessés.
Et c'est sans parler des illuminés, assurément irrelevant ceux-là, qui se voient en martyrs comme François Beaudoin, et ceux aussi qui racontent avoir été licenciés injustement et veulent retrouver leur job comme Myriam Bédard. Un beau gâchis.