Pierre Foglia : Demain Quitter
pour Vous
Collaboration spéciale
Pierre Foglia
La Presse, Montréal, Samedi, 17 Décembre 2005
Demain, je vais tout
quitter pour vous
Quand Hercule Martin est mort, il a confié à sa fille les 150
lettres d'amour qu'il a échangées avec Léontine Poutré, sa femme.
Leur fille, qui devait rester vieille fille, unique enfant du
couple, n'a jamais osé lire les lettres d'amour de ses parents. Juste avant de
mourir, elle les a remises à une amie, qui, à son tour, me les a remises jeudi.
Pourquoi moi ?
Lorsque commence cette correspondance -- la première lettre
date du 12 novembre 1924, Hercule travaille à La Presse, où il est
typographe. J'imagine que c'est pour ça : la typographie et La Presse.
Une histoire d'amour, disais-je. Mais ne vous attendez pas à
Anna Karénine. Ce ne sera pas non plus Marc Antoine et Cléopâtre ni Camille
Claudel et Rodin. C'est Hercule Martin et Léontine. Le Québec des années 20.
Il l'a rencontrée chez des amis à Chambly, où elle habite. Et
c'est la première lettre. Mademoiselle, vous vous rappelez peut-être un jeune
homme qui vous fut présenté par Mme Boisseau ? Tout de suite il bredouille, on
l'imagine reprenant 20 fois son bredouillement et s'emberlificotant dedans
chaque fois un peu plus. Mais ouf, cela finit par sortir : Consentiriez-vous à
correspondre avec moi ? J.-Hercule Martin, 3465, rue Berri, Montréal. Le « J »
pour Joseph, bien sûr. Joseph-Hercule, j'espère que je ne vais pas lancer une
mode dans les garderies.
Elle lui répond quatre jours plus tard. C'est oui. Elle veut.
Monsieur, je vous lirai et relirai avec plaisir. Le « relirai » dit tout.
il dit que dans sa tête elle est déjà mariée, que le baptême de leur premier se
fera début mai l'an prochain, qu'il lui faudra un manteau mi-saison, elle
fouillera dans les coupons au Bonheur des dames la prochaine fois qu'elle ira à
Saint-Jean. Elle écrit sur du papier à lettre comme il y en avait autrefois,
légèrement gaufré, celui-là agrémenté d'une vignette de saison en page de garde.
Elle écrit très soigneusement, sans aucune faute d'orthographie, probablement en
tirant un peu la langue, avec des pleins et des déliés. Quand elle écrit « je »,
le ventre du « j » est déjà légèrement enceinte. Ses majuscules sont de
magnifiques lettrines -- avec des arabesques aux empattements. Monsieur je vous
lirai et relirai avec plaisir, et je l'espère sous peu. C'est la seule fois
qu'elle signera Léontine. Dès la lettre suivante, et pour toujours, ce sera «
Léon » entre guillemets.
Elle fait un brouillon chaque fois. Tous conservés. Tous plus
libres que l'original. Ils se chicanent dès la quatrième ou cinquième lettre.
Tout cela parce qu'elle avait laissé tomber le monsieur, pour cette entame : Mon
bon ami, me permettez-vous de commencer ainsi ? Elle finit cette lettre-là par
un autre grave sujet : aimez-vous les femmes aux cheveux coupés ? Je suis à
l'ancienne façon mais tentée d'adopter la nouvelle.
Il répondra aux cheveux d'abord : Non ! Trois fois non ! Rien
n'est plus beau qu'une femme bien peignée, ce que ne permettent pas des cheveux
courts. Quant au « bon ami », il consent, mais du bout des lèvres. N'est-ce pas
un peu rapide ? Après tout, ils ne se sont vus qu'une petite heure. Elle rentre
aussitôt dans sa coquille, la lettre suivante est celle d'une repentie : comme
je regrette d'avoir pris trop de libertés. Elle lui redonne bien sûr du
monsieur.
Dès les premières lettres, il lui parle de livres, de
théâtre, d'opéra, de culture, en insistant bien sur la différence avec
l'information. C'est son travail de composer les bêtises des journaliste, mais
Dieu sait qu'il n'a rien à voir avec cela (les typographes, s'il en reste, se
reconnaîtront). Hier, il est allé assister à l'Arlésienne (de Bizet) à l'Orphéum,
c'est l'histoire d'un jeune paysan qui meurt d'amour, raconte-t-il à Léontine,
la musique était magnifique, mais a-t-on idée de mourir d'amour ? En France et
dans les vieux pays, on peut mourir d'amour, mais je ne crois pas qu'en notre
pays la chose se puisse, n'avons-nous pas encore la foi qui sauve et qui aide ?
Dès les premières lettres aussi, il tente de communiquer à
Léontine sa véritable passion : le hockey. Hier, j'ai assisté à la victoire de 5
à 0 du Canadien sur Montréal (les Maroons), si vous aviez vu l'entrain et la
vitesse de nos diables rouges, car leur costume est rouge, bleu et blanc. Je
vous offre de venir voir un match cette saison au nouveau Forum.
Au tour de Léontine de tirer sur le frein à main. Je ne
connais pas cet amusement. Depuis que vous m'en avez parlé je m'initie
timidement par le journal La Presse, mais il me sera difficile d'accepter
votre invitation, les parties ne se déroulent-elles pas le soir ? On la devine
dubitative : il vient quasiment de la traiter de guidoune parce qu'elle a osé
l'appeler mon bon ami, et il l'invite au hockey ? Comment rentrera-t-elle
à Chambly après la game ? Elle va coucher où ? C'est un test ?
Mais je suis en train de vous faire une bien mauvaise lecture
de ces lettres, qui valent surtout parce qu'elle disent sans le dire de ce temps
lointain. Et ce qu'elles nous rendent, de ce temps lointain, c'est
essentiellement la lenteur. Dans sas dernière lettre, Léontine écrit : Je
termine un peu de couture en repensant à l'autre soir chez le notaire quand je
vous ai embrassé et que nous étions seuls au monde. ce matin je suis allée à la
messe, j'ai communié et beaucoup prié. Je sais que vous n'êtes pas aussi
enthousiaste que moi, mais demain je vais tout quitter pour vous.
L'enveloppe est bistre avec un timbre rouge à trois sous,
oblitéré du tampon de la poste de Chambly-Canton le 25 janvier 1926. Je déplie
le papier légèrement gaufré, je lis, demain je vais tout quitter pour vous... et
me vient aux lèvres ce poème d'Anne Hébert sur le temps, que je vous ai déjà
récité et qui me remue tant, tous les chevaux du roi / en plein galop
d'épouvante / se figent et meurent / tranquilles et étonnés / pris au lasso des
jours étouffants.
La lenteur, disais-je, du temps pris au lasso. Comme hier,
tiens. Toute cette neige qui étouffait le bruit. Pas une auto sur un chemin. La
chaleur du poêle, sans doute, je me suis assoupi, en lisant les lettres
d'Hercule et de Léontine. Comme toujours, en revenant à moi j'ai cherché mes
lunettes. Allons, reprenons. Mon bon ami, je viens de faire un peu de
couture...