Chronique : Pierre Foglia
Brave Bête
Chronique La Presse
Pierre Foglia
La Presse, Montréal, Samedi, 24 Septembre 2005
Brave bête
La vétérinaire a
prescrit des antibiotiques pour soigner Picotte, qui est malade. Vous savez
comment faire avaler une pilule à un chat ? m'a-t-elle demandé. Tu parles que je
sais.
Faut s'y prendre mimine de rien. Picotte ! Picotti ! Viens,
mon gros nono. Il pense que vous voulez lui faire une caresse. Il s'approche, la
queue en l'air, pas méfiant du tout. Vous vous accroupissez. Vous vous saisissez
de la bête et vous la faites le glisser entre vos genoux jusqu'à ce que sont
arrière-train vienne buter au fond de l'entonnoir que forme le « V » de vos
genoux. L'idée, c'est de l'empêcher de reculer sans l'affoler. À partir d'ici,
il faut procéder avec diligence, ne pas lui laisser le temps de réfléchir. Vous
lui ouvrez la gueule et hop, de l'autre main, vous poussez la pilule au fond de
son gargoton. Puis vous tenez sa gueule fermée deux secondes, le temps qu'il
avale.
C'est sûr, durant toute l'opération, il va essayer de
reculer. Mais il peut pas, il est coincé. Il va essayer de recracher la pilule.
Il ne peut pas non plus, vous lui fermez la gueule. Bref, il n'a pas le choix :
il l'avale. Brave bête.
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OK, on recommence. On reprend la première phrase : La vétérinaire a prescrit des antibiotiques pour soigner Picotte, qui est malade. On la remplace par : Les experts du Conseil supérieur de l'éducation ont prescrit une réforme pour soigner le système scolaire, qui est malade. Vous y êtes ? Continuez. L'idée, c'est de l'empêcher de reculer sans l'affoler. Faut pas qu'il ait le temps de réfléchir. Poussez la pilule au fond du gargoton. Il est coincé. Il ne peut pas le recracher puisqu'on lui ferme la gueule... Tout colle parfaitement jusqu'à brave bête. C'est vous, ça.
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L'autre soir, à la
radio de Radio-Canada, dans une de ces prétentieuses nouvelles émissions de fin
de soirée qui ont fait leur nid dans celui de Macadam Tribu -- et je ne vise pas
Raymond Cloutier, qui s'est fait tasser lui aussi --, on avait réuni quelques
champions et championnes de la réforme scolaire, dont Mme Marois, qui, deux
heures durant, ont bu le petit lait de la nouvelle pédagogie. Gagas comme des
témoins de Jéhovah qui se lisent la Bible. On avait appelé à la rescousse
quelques parents enthousiastes, si bien qu'à la fin je me sentais comme doit se
sentir Picotte quand je pousse la pilule au fond de son gargoton : insulté.
Le plus pénible était de les entendre dire que c'était pour
mon bien. Même si je ne sais pas encore que c'est pour mon bien parce que je
suis vieux, dépassé, un peu con, ils me l'assurent, c'est pour bien et celui de
tous.
Je me rends compte tout à coup que ce n'est pas tant la
pilule qui me dérange que le doigt qui la pousse au fond de mon gargoton. Ce
n'est pas tant la réforme scolaire que je ne supporte pas que ses pères, ses
théoriciens, détenteurs d'une modernité pédagogique que je ne peux pas
comprendre parce que, laissent-il entendre, je n'ai pas de doctorat en science
de l'éducation comme eux.
Soit, c'est un ignorant qui pense tout haut. Et cet ignorant
avance que si une simple réforme scolaire divise tant la société, chez nous
comme en Suisse, c'est peut-être qu'on est devant plus qu'une simple réforme
scolaire. On est peut-être devant un choix qui ne regarde pas les experts, un
choix que leur science ne peut éclairer, un choix philosophique, un choix qui
relève de la sensibilité profonde des citoyens.
Et, dans mon ignorance, j'ose poser la question : pourquoi
pas deux réseaux ? Des écoles avec la réforme et d'autres sans ? Au choix des
parents. Je trouve socialement immoral d'avoir un système de santé à deux
vitesses, mais je ne vois pas qui serait lésé par deux systèmes scolaires
publics. Anyway, ça existe déjà depuis longtemps, non ? Les écoles alternatives
ne sont-elles pas publiques ?
Je suis peut-être ignorant, mais je suis prêt à soutenir
devant n'importe quel expert que la place extraordinaire que fait la réforme à
la pédagogie n'est pas pédagogique, elle est politique, philosophique, elle
touche aux valeurs, aux croyances, à notre vision de la société. Les citoyens
qui sont pour la réforme et ceux qui sont contre ne diffèrent pas seulement
d'opinion, ils sont différents. Alors j'insiste : pourquoi pas des écoles
différentes ? Pas dans un esprit d'opposition, mais de diversité, de
complémentarité. De l'une sortiront des imbéciles heureux, de l'autre des
imbéciles compétitifs, et les uns et les autres seront de toute façon au
chômage... Je plaisantais, mais c'est pour ça que vous devez rire.
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Quand j'étais petit, on allait à la pharmacie et le pharmacien nous demandait : votre sirop, vous le voulez homéopathique ou normal ? Pas de prêchi-prêcha. C'était comme ça, ça l'est encore, je crois, y a les deux. C'est ici que je me suis mis à hayir l'homéopathie, parce qu'ici c'est une religion. L'autre jour, La Presse a publié une petite nouvelle qui disait que l'homéopathie, c'était zéro effet, nada, rien du tout. C'est sûrement pas vrai, mais j'étais content rien qu'à imaginer la tête des homéopathes. C'est pas leurs granules que j'hayis, c'est leur gros doigt de curé dans mon gargoton.
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La semaine dernière, je
me suis fait attaquer par une guêpe. J'ai voulu la chasser, elle m'a piqué le
doigt, qui a enflé énormément. Dans la soirée, Picotte a sauté sur mes genoux.
Il a senti mon doigt. Et il l'a léché. Brave bête.