Collaboration spéciale
Pierre Foglia
La Presse, Montréal, Jeudi, 01 Décembre 2005
Le ballon rouge
Les morts, souvent, me tirent en avant, vers ma propre fin.
Au contraire, les deux dont je vous parle aujourd'hui me tirent en arrière, me
ramènent à mon arrivée au Québec, en 1961.
Henri Tranquille me ramène à sa librairie, rue
Sainte-Catherine, où je le trouvais presque toujours en train de jouer aux
échecs avec quelques habitués, c'était plus un salon qu'une librairie. Je venais
d'arriver, je ne savais rien des écrivains et des poètes d'ici, c'est Tranquille
le premier qui m'a fait lire Miron, et peut-être bien Ferron, en tout cas c'est
dans son boui-boui que je feuilletais la Revue Socialiste et
Situations dans lesquelles j'ai lu mes premières chroniques avec Ferron.
Plus tard, quand il a su que j'écrivais, il m'a fait porter
Léautaud au bureau, soulignant des phrases ici et là que je prenais pour des
admonestations, et c'en était sûrement : « Ce n'est pas tout de bien écrire,
encore faut-il que sous les mots passent une sensibilité. »
Plus tard encore, il est devenu chum avec mon boss de
l'époque (Lemelin), mais j'avais cessé de le fréquenter, ou est-ce précisément à
cause de cela ? Il était devenu un personnage, il était devenu
Tranquille-le-libraire-sans-librairie. Il m'envoyait encore des mots parfois.
Une fois, je lui avais retourné une de ses divagations annotée d'une remarque de
la romancière Iris Murdoch (elle parlait alors de Don Quichotte) : l'homme est
un animal qui se façonne des images de lui-même et finit par ressembler à l'une
d'elles. Mais cela, il est vrai, pourrait convenir à tant de gens, je pense à
Michel Chartrand, je pense à Bourgault, à tous ces gens qui sont allègrement
devenus leur personnage.
C'est probablement aussi à la librairie de M. Tranquille que
j'ai feuilleté les premiers numéros de Révolution Québécoise à laquelle j'ai
fini par collaborer. J'y ai rencontré Charles Gagnon, à l'époque étudiant et
assistant prof en littérature à l'université de Montréal. Au Mouvement de
Libération Populaire -- je vous défends bien de sourire -- où j'ai milité aux
côtés de Gagnon une année ou deux, je n'ai cessé de l'admirer, même si tout nous
séparait. Il était aussi rigoureux que j'étais émotif, et aussi marxiste que
j'étais un irrépressible fouteur de merde.
Et puis il y a eu le FLQ. Le coup d'éclat devant l'ONU, la
grève de la faim, la prison longtemps, la chicane avec Vallières, j'avais
débarqué bien avant. J'ai revu Charles en 1995 à l'occasion du plus brillant de
ses livres -- Le référendum, un syndrome québécois -- qui exprime curieusement
les mêmes réserves que Laurent-Michel Vacher (le dernier mort dont je vous ai
parlé avant ces deux-là) sur l'utopie passéiste des nationalistes et sur ce que
devrait être un référendum : une manifestation claire et limpide lancée à la
face du monde et non pas un machin tordu, une manoeuvre politicienne et
emberlificotée.
Sa courte dédicace que je ne vous lirai pas m'a fait rougir
comme une matante à qui l'on dit qu'elle a un beau chapeau, même si elle sait
que ce ne serait pas vrai, mais qi le prend pour ce que c'est : de l'affection.
De l'affection, mon Dieu ! Comme cela réchauffe, même rétrospectivement. Il faut
dire que nous étions peu portés aux effusions au Mouvement de Libération
Populaire.
Moi aussi je t'aimais bien, Charles.
COUCOU ! -- C'était mon anniversaire
hier. Soixante-cinq ans. Rien au programme. c'est comme ça que je veux que ce
soit. Ne jouez pas au psy, je suis dans le déni de rien. Je sais que je suis
vieux. Ça n'a rien à voir, quand j'avais 30 ans, je ne fêtais pas non plus.
Comme mes 64 autres anniversaires, hier était une journée ordinaire. Je
travaillais dans mon bureau.
Tout à coup, je lève les yeux, et du ciel tout gris, je vois
descendre un ballon d'un rouge éclatant. Un de ces ballons qu'on donne aux
enfants dans les foires, au bout d'une ficelle, l'enfant lâche la ficelle et le
ballon s'en va on ne sait où. Un ballon comme ça. En passant, ce n'est pas un
conte. C'est arrivé hier un peu avant midi, exactement comme je le raconte.
Le ballon rouge descend doucement, se pose dans la prairie à
côté d'une vache qui fait un bond de côté, elle en fait le tour, le renifle avec
circonspection... Ma fiancée va chercher le ballon dans la prairie. Au bout du
long ruban vert qui l'attache, il n'y a pas de petite carte, rien. Sur le ballon
lui-même, une pub : Harris Teeter, your neighborhood food market. Je suis
allé voir sur le Net, c'est une chaîne d'épiceries en Virginie, en Georgie, Dans
les Caroline et en Floride. Très loin d'ici.
Mais pourquoi dans ma prairie ? Pourquoi le jour de mon
anniversaire ? C'est un signe, vous croyez ? C'est elle, vous croyez, qui me dit
: coucou Foglia ? J'en ai terrorisé le reste de la journée.
MISE AU POINT -- Il y a plusieurs
années, je dirais quatre ans sans en être certain, mon amie Marquise Lepage,
cinéaste, me demande de lui donner une entrevue pour un documentaire qu'elle
prépare sur la délation. Le mot clef là-dedans, c'est « amie ». Marquise me
demanderait demain une entrevue sur la culture du topinambour au Luxembourg,
j'accepterais encore, même si je fuis les caméras, les entrevues et les
topinambours.
Je n'ai aucun souvenir de ce que j'ai dit dans cette entrevue
sur la délation, mais ce n'est certainement pas très différent de ce que j'ai
écrit sur le même sujet au moins une dizaine de fois dans cette chronique.
Je ne regrette pas d'avoir donné cette entrevue, je tiens néanmoins à préciser
que c'était il y a plusieurs années et que personne n'a eu la politesse de me
demander si je maintenais mon propos, si je voulais le corriger ou le nuancer.
Et de un. Et de deux, à l'époque, personne ne m'a dit que ce propos alimenterait
une émission de Paul Arcand. Pas sûr que j'eusse alors accepté. Les
topinambours, oui. Arcand, non.
Et de trois, et c'est le plus agaçant, quand je suis parti en
reportage il y a trois semaines, on annonçait déjà cette série. Un mois plus
tard, on n'a toujours pas vu la chose, mais on m'a vu 375 000 fois dans un
extrait dont tout le monde me parle pour me dire : Hé ! Tu vas^passer à la télé.
Ce qui confirme ce que j'ai tours pensé de la télé : des images qui renvoient
à... des images. Rarement à un propos.