Collaboration spéciale Pierre Foglia
La Presse, Montréal, Jeudi, 20 Mai 2004
Le Dalaï-lama, l'Horreur, l'Autre
Je
ne déteste pas le dalaï-lama, pas du tout
Je vous ai trouvé pas mal gagas avec le dalaï-lama. Même
si j'étais en vacances, je vous ai vus vous prosterner. J'ai eu un peu honte,
je dois dire. C'est drôle comme vous avalez n'importe quoi. Arrive un type dans
une robe orange qui vous dit, moi là, je suis la 14è réincarnation du «
Boddhisattwa » et hop, aussi sec, vous lui baisez le bas de la robe, et vous
lui donnez le Nobel de la paix, même si vous n'avez aucune foutue idée de quoi
y cause.
Voulez je vous dise, pour moi, le dalaï-lama c'est comme la
mer. Je dis toujours que je déteste la mer. Mais je ne déteste pas la mer. Je
déteste les gens au bord de la mer. Je déteste l'épicière sur son matelas
pneumatique, je déteste ce que sont devenus les bords de toutes les mers, mais
la mer elle-même, j'en ai rien à foutre. Pareil le dalaï-lama, rien à
foutre. Mais je déteste Richard Gere. Je déteste l'association Laval-Tibet qui
n'existe sans doute pas. Une fois, je suis allé pédaler au Tibet, et dans
notre groupe, il y avait des gens de Laval. On est parti de Lhassa en vélo pour
se rendre à Katmandou au Népal, l'expédition a mal tourné, mais la première
semaine, on a pédalé le Tibet, Qütü, Nagarzé, les hauts plateaux
désertiques himalayens, de temps en temps on croisait des nomades qui se
traînaient à genoux dans la poussière vers quelque temple, les petits enfants
nous tiraient la langue, c'est leur façon de dire bonjour. Les gens de Laval
dont je vous parle étaient très jeunes, parents catholiques, grands-parents
catholiques, une soeur missionnaire au Nicaragua. Comment ont-ils pu devenir
bouddhistes à 22 ans, sans être pratiquement jamais sortis de leur sous-sol de
Pont-Viau ? Fouille-moi.
Que dis-je, bouddhistes ! Ce serait trop simple. Bouddhistes tibétains
! (on dit plus couramment : lamaïque). Les bouddhistes tibétains ou lamaïques
représentent moins de 1 % des bouddhistes du monde. Ce sont les moins
spirituellement évolués des bouddhistes, plus portés sur la magie que sur la
sagesse, des réformistes sectaires comme on en trouve à l'intérieur de toutes
les grandes religions. Je me revois pédaler à côté des Lavallois et leur
dire tant qu'à prendre la religion pour un sport extrême, pourquoi pas
rejoindre les juifs à boudins d'Outremont ? C'est aussi une minorité à
l'intérieur d'une grande religion, et ça vous ferait bien moins loin pour
aller en pèlerinage.
Mais le tibétain de Laval est d'abord un croisé qui veut
combattre les vilains oppresseurs chinois. On n'est pas fait pour s'entendre.
Moi, au Tibet, j'ai surtout aimé les Chinois. Les seuls Tibétains qui m'ont
fait tripper, ce sont ceux que j'ai rencontrés aux Indes, des jeunes en
révolte contre la diaspora, volontairement déconnectés de leur culture
tibétaine, critiques à l'égard du dalaï-lama et de l'obscurantiste
théocratie dont il cultive le souvenir.
Mais comme je vous disais, je ne déteste pas le dalaï-lama
lui-même, j'en ai rien à foutre. Je déteste Richard Gere, les bouddhistes
tibétains de Laval, la fausse sagesse, le lait de yak, le fromage de yak, la
confiture de yak, les sandales en cuir de yak et le tourisme métaphysique.
Montrer l'Horreur
La décapitation filmée du jeune entrepreneur américain de
26 ans, Nicholas Berg, en plus de susciter l'horreur, a suscité de grands
débats sur la torture, la haine, sa représentation et sa projection dans les
médias. Cela n'empêchera pas la barbarie de se répéter, mais il y a quand
même dans cette mobilisation planétaire des consciences, dans cette unanimité
contre l'horreur, un petit quelque chose de réconfortant sur l'homme au moment
précis où on en désespérait.
Ce que je veux ajouter, ici, c'est que cette mobilisation à
propos d'une décapitation arrive bien tard.
On a décapité des innocents en Algérie depuis le début
des années 90 jusqu'à tout récemment. Cet hiver encore. Qui ça, on ? Le GIA,
les Groupes islamistes armés. Je parle de MILLIERS d'innocents. Oui, oui
décapités exactement comme Nicholas Berg. Avec un grand couteau. On sait par
les confidences des repentis que les bouchers sont le plus souvent afghans.
Démobilisés après la guerre contre les Soviétiques ils sont allés reprendre
du service en Algérie. Ils ont été incorporés aux commandos qui dressent des
barrages sur les routes, en particulier dans le triangle de la mort dans le sud
d'Alger. Les commandos arrêtent les autos et les chauffeurs et leurs passagers
suspectés de n'être pas des bons musulmans sont confiés au boucher afghan qui
les exécute sur place. Les commandos investissent des villages entiers,
égorgent les pauvres paysans qui n'ont pas payé l'impôt révolutionnaire. Et
leurs femmes. Et leurs enfants. Pourquoi au couteau ? Parce que le sang doit
couler pour la purification des apostats.
Depuis 1992, des milliers d'innocents immolés par
décapitation.
Mais jamais la communauté internationale ne s'était
mobilisée contre cette barbarie comme elle le fait maintenant. Mais non ce
n'est pas parce que Berg est américain.
C'est parce qu'elle a vu.
J'entendais que vous vous demandiez s'il convenait que les
médias montrent de telles horreurs ?
La
Haine de l'Autre
Peu à peu, le nationalisme indien en est venu à se
confondre avec le nationalisme hindou, lequel se définit non pas par le respect
de lui-même, mais par la haine de l'autre.
C'est ce que dit de l'Inde, son pays, l'écrivain et
militante féministe Arundhati Roy, auteur du Dieu des Petits Riens (un
roman décevant même si tout le monde a dit que c'était génial après qu'il
eut reçu le Booker Price en 1997. Par contre Mme Roy est une essayiste
politique passionnée et passionnante, émule de Noam Chomsky auquel elle rend
un vibrant hommage dans un recueuil d'articles politiques que je vous recommande
bien avant son roman, cela s'appelle L'Écrivain-militant chez Folio
documents). Excusez la longue parenthèse, revenons à l'Inde où Mme Sonia
Gandhi a renoncé hier devenir premier ministre, même si le poste lui revenait
après avoir mené son parti à une renversante victoire aux récentes
élections législatives, victoire remportée sur les hindouistes précisément.
D'origine italienne -- veuve du premier ministre Rajiv Gandhi
-- Sonia Gandhi a fini par reculer devant la haine de l'autre.