Collaboration spéciale
Pierre Foglia
La Presse, Montréal, Mardi, 11 Janvier 2005
L'attachement
Je ne déteste pas tant que cela les psys. J'ai même un ami
psy (c'est une blague pour faire rire mon ami juif). Sérieux, je suis le premier
à recommander à quelqu'un qui ne fonctionne plus d'aller consulter un psy. En y
mettant des formes bien sûr : c'est qu'on est plus honteux de nos bibites que de
nos virus. Et puis on s'imagine toujours que ce sera très long, alors que la
psychologie fait aujourd'hui des merveilles dans le dépannage rapide.
Ce sont les psys médiatiques qui m'énarvent. Notez que c'est
moins leur faute que celle des médias qui, par leur nature, les condamnent à
être soit bébêtes - utilitaires, réussir l'éducation de ses enfants comme un
réussit un soufflé au fromage ou une randonnée en vélo -- oubliez pas de gonfler
vos pneus, là --, je disais bébêtes ou tout le contraire : absolus et
autocratiques.
J'en entendais un l'autre soir dans un débat télé, le docteur
Chicoine pour le nommer -- celui-là est pédiatre mais c'est pire que psy, les
pédiatres font dans l'absolu enfantin --, qui disait... que disait-il donc ? Ah
oui...
Il disait que les garderies, c'est d'la marde. Il disait que
les parents qui mettent leurs bébés à la pouponnière pendant qu'ils vont
travailler sont des criminels. Il disait que le manque de mère et de
père, la coupure, l'abandon ressentis par ces poupons, mèneraient 30 % d'entre
eux tout droit à l'hyperaction, au Ritalin et au décrochage scolaire.
Je ne vous parle pas d'un fou. Encore que poussé dans ses
derniers retranchements par la jeune femme très éloquente qui lui donnait la
réplique, il est devenu tout d'un coup hystérique, et je voyais le moment où
l'animatrice allait devoir demander l'aide d'un médecin dans la salle pour
soigner celui-là.
Je ne vous parle pas non plus d'un charlatan comme on en
connaît sur d'autres ondes. Ce pédiatre Chicoine fait autorité en pédiatrie à
Sainte-Justine. Chercheur respecté qui vient de terminer une étude dont on n'a
pas fini d'entendre parler dans les médias -- qui porte justement sur le
génocide des poupons lorsque confiés à des mains étrangères par des parents
indignes. Je déconne ? C'est pas moi, c'est lui.
Je vais vous raconter une histoire vraie, docteur. Je l'ai
déjà racontée ici, mais vous allez saisir tout de suite la pertinence de la
répéter. J'apprends que vos recherches portent pour titre l'attachement.
Vous allez produire je crois une vidéo, un livre, et cela s'appellera ou
s'appelle déjà l'attachement. C'est amusant comme parfois, dans la langue
française, le même mot peut vouloir dire exactement son contraire. Figurez-vous,
docteur, que j'ai été un poupon attaché. Pas attaché à mes parents, ni
mes parents attachés à moi. Attaché dans mon lit, à mon lit, sur mon lit, je ne
sais trop comment dire. Le but était que je ne puisse pas bouger, pas tomber.
J'avais un an, j'étais tout seul dans la maison. Attaché dans mon lit. Maman
allait travailler, revenait à midi, me détachait, me nourrissait, me rattachait
et repartait travailler. Non, ce n'était pas une marâtre, c'était une maman
ordinaire. Elle n'était pas la seule à attacher son bébé pendant qu'elle allait
travailler. La pratique était, sinon courante, assez répandue dans les classes
populaires en Italie.
Convenez, docteur, que l'attachement dont je parle ici est à
l'opposé du vôtre. Si vous promettez décrochage et petite délinquance aux
poupons confiés à la pouponnière, il aurait dû m'arriver quoi, à moi ? D'après
vous ?
Et 64 ans plus tard, je n'ai encore commis aucun crime
majeur, bien que l'envie me démange parfois d'éclater la tête de quelques-uns.
Aucun vice majeur, pas sado-maso, pas scato, me suis jamais déguisé en
infirmière le soir, ni pédé dans le placard, même pas alcoolo, un peu de dope,
un peu de vol à l'étalage, bref, pas plus fucké que la moyenne des ours. Comment
on parie, pas plus fucké que vous, docteur ? Peut-être même un poil de moins si
je retiens votre hystérique prestation à la télé l'autre soir.
C'est peut-être bien à la pouponnière que l'enfant devient un
décrocheur, mais si vous voulez mon avis, c'est beaucoup plus probablement, à
partir de trois ans et jusqu'au début de l'adolescence, ces milliers d'heures
perdues devant la télé qui auront tari sa curiosité. Mais je m'éloigne. Ce qui
me fait chier des psys, c'est quand ils prennent la société pour patient. Quand,
avec toute leur crédibilité de scientifique, ils disent des trucs comme ça, que
les parents ne devraient pas mettre leurs enfants à la pouponnière. Ils ont
peut-être raison, idéalement. Mais d'abord, y'a plein de gens qui n'ont
pas les moyens de se payer l'idéal, et surtout, l'idéal n'est jamais
souhaitable, ni pour la société ni pour l'individu. L'idéal est toujours un
projet intégriste. Je ne devrais pas avoir à expliquer ça à un psy. Leur art,
magnifique en ce sens, ne consiste-t-il pas à nous apprendre à vivre avec nos
problèmes, plutôt qu'à les supprimer ?
Gaston
Avant que j'oublie : merci aux
nombreux lecteurs qui m'ont aidé à retrouver la toune de Gaston Miron, La
rose et l'oeillet. C'est incroyable le Net. Avant de vous solliciter J,avais
fait tous les disquaires de la ville, j'avais partout l'air d'un hobo, d'un
martien. Miron dites-vous ? Ben oui quoi, merde, Miron. Dans un des Archambault,
on m'a même demandé comment cela s'écrivait. J'ai épelé, Z-W-K-X-Y. Me sont même
revenus les vers d'un autre poème de Gaston, appris par coeur, oublié depuis,
et le Québec, toujours lui, qui me remonte à la gorge, morsure au coeur...
Et puis j'ai eu l'idée de vous en parler. Instantanément ou
presque, j'ai eu la toune format MP3 dans mon ordi. Et voilà Gaston qui revit.
La marche à l'amour, c'était le titre du CD. Jacinthe m'en raconte la
production par une petite Française (Magalie Huault). Nicolas me parle de son
beau-père Douglas Jones, poète de North Hatley et traducteur de Gaston. Et
Louise Desjardins, de Rouyn, dont j'ai lu tous les livres. Dans la matinée,
j'étais après fendre du bois, téléphone ! me hèle ma fiancée. Allo ? La toune
jouait dans le récepteur, cadeau de François Yo-Gourd, délicieux fou, libre pour
toujours. Hé, François, tu travailles encore pour le Cirque du Soleil ?
T'sais ben ! Ils m'ont mis dehors.
Dans l'après-midi, tout aussi libres, dans mon champ, sont
passés deux coyotes. Mon amour la rose et l'oeillet, mon amour et les lilas.
Merci à vous. Des fois, je vous trouve fins.