Collaboration spéciale Pierre Foglia
La Presse, Montréal, Samedi, 29 Mai 2004
D'amitié
Au cas où ne l'auriez pas encore
remarqué, quand je vous parle de littérature, c'est :
-- soit pour vous parler pour d'autre chose ;
-- soit comme lecteur enthousiaste d'une oeuvre que je vous prêterais à
l'instant si vous étiez mon ami : tiens, lis ça !
Aujourd'hui, pour le même prix, je vous parle d'une oeuvre ET
d'autre chose. En fait, de la chose dont parle cette oeuvre : d'amitié.
Vous vous souvenez de votre tout premier ami ? Moi, j'ai le
souvenir très vif d'une grande peine, sans doute ma première peine d'amour. On
marche en rang, deux par deux, on va au stade pour la période d'éducation
physique, mais il ne marche pas à côté de moi comme d'habitude. Il est
devant, avec un autre. De temps en temps, je me lève sur la pointe des pieds
pour l'apercevoir. Ce n'est plus mon ami. Et j'en éprouve un peine qui
m'anéantit.
J'étais trop petit pour me demander si je n'étais pas pas
un peu pédé, mais plus tard, à 17 ans, je me suis effectivement posé la
question. À cette époque, mes amitiés étaient aussi excessives que mes
amours. Même que j'attendais plus de loyauté de mes amis que de mes blondes,
qui, après tout, n'étaient que des filles.
Je n'ai pas changé en vieillissant, mais un peu tout de
même. Disons que j'ai la loyauté moins rigide. Aux peines profondes ont
succédé des renoncements doux-amers. Je me suis guéri aussi de mes jalousies,
même que parfois j'aime les gens pour l'amitié qu'ils portent à d'autres...
que je n'aime pourtant pas. Je n'ai presque plus de colères, mais de temps en
temps de grandes impatiences. Sauf le vieux Bob qui n'est plus, mes amis n'ont
pas souvent compris que je n'attendais d'eux ni aide, ni compassion, ni
présence, ni compréhension, rien, sauf une toute petite chose sur laquelle je
suis absolument intransigeant : mes amis doivent impérativement est sans
hésitation me donner raison quand je suis plein de marde, autrement
c'est pas vraiment mes amis, bon.
Tout ça pour préciser qu je ne me fais pas de l'amitié une
idée si virile. J'ajoute que j'ai des amies femmes qui ne sont pas moins (ni
plus) mes amies que les hommes, et si vous me demandez une définition de
l'amitié je vous dirais sans grande originalité : un amour sans sexe, sans
n'ayant pas ici le sens de privation, mais de grand bonheur apaisé.
Tout ça pour vous dire que j'ai failli me pomper l'autre
jour quand Françoise, ma libraire, m'a proposé un livre et m'a dit en me le
retirant aussitôt des mains : non, finalement, ne l'achète pas, t'es un gars,
t'aimeras pas ça, c'est une histoire de filles, une amitié de filles.
Françoise c'est pas juste ma libraire, c'est aussi une amie que j'évitais
depuis deux ans. Sans raison. Sans fâcherie pour excuse. Par inconstance et
gêne de l'avouer. J'allais dans d'autres librairies. Je trompais ma libraire,
voilà.
C'était donc ce jour-là mes retrouvailles avec Françoise,
et la voilà qui me fâche déjà en me retirant des mains un livre sur
l'amitié soi-disant pour filles seulement.
Donne-moi ça !
Franchement, je l'ai acheté par défi. Dans une autre
librairie, je le l'aurais même pas feuilleté à cause de sa couverture «
tites fifilles cheveux au vent qui se tiennent par les mains dans les blés d'or
». Mignonnes quand le soir descend sur la terrrrre et que le rrrrrossignol...
vous ne la connaissez pas, celle-là, hein ? Les blés d'or. La version
Union paysanne de La Belle de Cadix qui a dé yeux dé vélours.
Un livres aussi beau, aussi plein, je parle du texte, et cette illustration
vide, bébête. Pire, le livre est imprimé de travers, avec des marges
inégales. Enfin.
Deux amies d'enfance. Elles se sont connues petites, elles
avaient 11 ans, cela se passe dans le nord-est de la France. Elles se sont
éloignées. Elles se retrouvent quand le livre commence. « Le 16 mars 1999,
dans mon appartement à Strasbourg, le téléphone a sonné à huit heures du
matin, tu as dit c'est Marie-Pascale. » Ce sont les premiers mots de ce roman,
qui n'en est pas un de toute évidence et qui finit à Montréal (où vit
maintenant l'auteur) en juillet 2002 : « C'est l'été, il y a maintenant
trois ans que tu es morte. Tant que j'écrivais, ça ne faisait pas longtemps.
J'écrivais lentement. » Quel plus beau poème que celui qu'on écrit
lentement pour tromper la mort ? Quelle plus belle amitié ?
Deux amies d'enfance. Un jour elles ont 20 ans. L'une prend
toute la place et l'autre si peu. C'est ici que le livre touche au plus
troublant, l'une, celle qui ne prenait pas de place, s'éloigne. Petit canot qui
se détache du paquebot. Mais la naufragée n'est pas celle qu'on pense. Une
histoire de filles ? J'ai vécu cela pourtant. Cet éloignement, cette
impression de se détacher du continent. Ce vide fatigué au lieu de la douleur
appréhendée. Et plus tard, pour voir, ces retrouvailles indifférentes.
Je ne suis pas critique littéraire. Je ne saurais vous dire
si c'est de la grande littérature. Si cela se trouve, cela est pure poésie, je
vous cite Jim Harrison à tout hasard : les poètes sont des gens qui savent
qu'ils mourront un jour et se sentent appelés à composer des chants sur cette
mort et sur le sursis indéfini qui leur est échu. Je ne suis pas critique
littéraire, je vous ai dit ce que je suis : un lecteur enthousiaste. Rien que
jeudi dernier, j'ai recommandé ce roman d'amitié à sept collègues de La
Presse, à une amie cinéaste et à ma fille. C'est ce que je veux dire par
« lecteur enthousiaste ».
J'oubliais, je l'ai recommandé aussi à une inconnue à la
poissonnerie. J'attendais d'être servi, elle tenait à la main un autre livre,
celui que tout le monde est en train de lire en ce moment -- celui avec des
craies de couleur sur la jaquette --, je me suis permis :
Vous aimez ?
Beaucoup !
Au signet qui dépassait, j'ai vu qu'elle était rendue à la
moitié de cette brique de 600 pages. « Votre fun achève, lui ai-je dit
bêtement, il y a 250 pages de trop. » J'ai regretté. De quoi j'me mêle. Pour
m'excuser de gâcher son fun, je lui ai donné le titre du roman d'amitié. Je
vous le donne aussi avant que j'oublie.
Le titre : Pascale.
L'auteur : Françoise de Luca (Les éditions Varia).
Mais sans doute voulez-vous savoir aussi le titre du livre de
600 pages, dont au moins 250 sont de trop, que lisait la dame à la poissonnerie
? Ensemble, c'est tout, d'Anna Gavalda. Je ne suis pas critique littéraire,
mais ce n'est pas vraiment nécessaire, ici.
Autant je ne savais pas pour l'autre, autant je peux vous
jurer que celui-là n'est pas de la littérature. C'est du bonbon. Vous le
prenez comme vous voulez.