Collaboration spéciale
Pierre Foglia
La Presse, Montréal, Samedi, 27 Mai 2006
À votre santé
La vétérinaire insère une puce électronique sous la peau du raton laveur, puce
qui lie l'animal à son dossier médical, on évite ainsi se le vacciner deux fois.
C'était dans mon journal hier, c'est un article qui traite de la vaccination des
ratons laveurs du mont Royal contre la rage.
Je n'ai rien contre la vaccination des ratons laveurs,
n'empêche que j'imaginais un immigré chinois, ou un Roumain des Carpates
orientales ou un Somalien nouvellement arrivé, lisant le même article : une puce
électronique ? Un dossier médical pour un raton laveur ? Sont complètement fous.
Je crois aussi que nous le sommes. J'en vois une autre preuve
dans le débat, au début de cette semaine, sur l'utilité de ceindre les piscines
privées d'une clôture ou d'une haie de cèdres, je ne sais trop. Un enfant se
noie dans une piscine. Dans tous les pays du monde, cela s'appelle un accident.
Ici, cela s'appelle un problème de sécurité publique, qu'on se dépêche de «
loader » de sens et de statistiques.
Dans ce pays où on ne parle pratiquement jamais de la
relation entre le cancer et la pollution -- comme disait récemment quelqu'un
dans un média, je ne me souviens plus lequel, on ne va tout de même pas
compromettre notre développement pour quelques asthmatiques -- dans ce pays,
disais-je, quand un bambin se noie dans une piscine, on convoque la nation dans
la cour de la victime, on examine les yeux, on mesure, on chipote. Cette haie de
cèdres, vous la trouvez suffisante, vous ? Une clôture n'eût-elle pas empêcher
le drame ?
C'est quand même curieux, cette hystérique volonté
d'éradiquer l'accident en même temps que cette indifférence, de nos dirigeants
du moins, pour ce qui regarde l'avenir de la planète. Ai-je dit indifférence ?
Optimisme ! Les têtes pensantes de ce pays, les lucides, les pragmatiques, les
réalistes, par exemple les directeurs de cirque, ceux qui créent de la richesse
comme ceux qui la célèbrent, sont très optimistes sur l'avenir de la planète et
même sur l'avenir du Québec. Pour le Québec il suffirait qu'on en finisse avec
les groupes de pression, avec la gauche, avec les écolos, et tout serait
tiguidou. Pour ce qui de la planète, ils ne sont pas du tout inquiets de son
réchauffement -- ne s'est-elle pas toujours réchauffée ? Ils ne sont pas contre
la pollution industrielle et ses cancers -- il faut bien créer de la richesse.
Non monsieur, pas inquiets une seconde de l'avenir de la planète, et savez-vous
pourquoi ? Parce que l'homme a toujours su s'adapter. C'est là le fondement de
leur morale toute biologique : l'adaptation. On ne vaincra pas le cancer, on va
s'adapter au cancer.
Cela dit, si l'homme s'adapte à n'importe quoi, il reste
terriblement imprudent. Voila pourquoi il faut l'obliger à porter un casque et
installer une clôture autour de sa piscine.
On vit dans un étrange pays où le cancer s'attrape par la
fumée secondaire à la terrasse d'un café tandis que les noires fumées des usines
nous font une santé économique. Le seul pays au monde qui vaccine ses ratons
laveurs contre la scarlatine et où, le lendemain d'un accident, les chroniqueurs
se torturent les méninges pour en tirer du sens, une morale et une autre
merdique mesure de sécurité.
Un pays, enfin, où jamais personne ne s'inquiète de ce que 16
000 Canadiens meurent prématurément, chaque année, pour cause de pollution
atmosphérique (1).
LE
MARKETING -- T'achèteras de l'huile d'olive. De la bonne.
Toute ma vie, j'ai mis de la Bertoli à huit piastres le litre
dans ma salade. Va, pour une fois, pour de l'extravierge pressée à froid.
J'ai ramassé n'importe quelle bouteille sur l'étagère. 23,95 $. Une arnaque, si
vous voulez mon avis. Vous allez me dire qu'il y a des bouteilles d'huile
d'olive à 80 $. Ça, c'est de la folie, mais ce n'est peut-être pas une arnaque.
L'arnaque, c'est quand ça coûte 25 $, du vin à 25 $, du cidre de glace à 25 $,
le terroir à 25 $. Juste assez cher pour donner au bourgeois l'impression de se
payer du luxe. La différence entre l'huile à 25 $ et la Bertoli à 6 $, c'est un
petit livret au bout d'une cordelette fixée à la bouteille par un cachet de
cire. Parfois aussi la bouteille est millésimée (ma bouteille porte le numéro
273 307).
Le livret me dit que les olives qui ont servi à faire mon
huile, de ma bouteille n° 273 307, ont été moulues le jour même de la
récolte dans des rouleaux en pierres de granit, et l'huile ainsi obtenue
a maturé dans des puits revêtus de carreaux de faïence émaillée.
Je connais des gens qui mettent n'importe quoi dans leur
salade et après ils se demandent pourquoi ils attrapent le cancer.
J'en connais plein d'autres qui mettent du marketing dans
leur salade. Et quand ils attrapent le cancer ils peuvent lui donner un numéro,
le numéro 273 307.
APTE AU
TRAVAIL -- C'est l'histoire d'une dame dont le mari souffre d'un cancer très
rare lié à l'exposition à la fibre d'amiante. Je le précise seulement pour faire
le lien avec les deux histoires précédentes. Mésothéliome, c'est le nom du
cancer. L'hôpital a renvoyé le monsieur mourir à la maison. La dame, prof
d'anglais, trop bouleversée pour enseigner, a pris un congé maladie. Congé que
conteste la commission scolaire, qui l'a envoyée consulter un psychiatre.
Avez-vous des problèmes de discipline dans vos classes ? a
demandé le psy.
Non, j'enseigne à des adultes.
Êtes-vous triste à cause de ce qui arrive à votre mari ?
Oui, a répondu sobrement la dame, qui n'est pas très
expansive. Une anglo.
La dame a reçu un appel de la commission scolaire quelques
jours plus tard. Tu reviens travailler, le psychiatre dit que t'es en période de
pré-deuil normale. T'es cliniquement apte à travailler.
One doesn't know how to die (Melville)... et plusieurs ne
savent pas vivre non plus (Foglia).
Parlant de moi, je ne serai pas là la semaine prochaine. La
suivante non plus.
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(1) Estimation de la surmortalité causée par la pollution atmosphérique au Canada : une étude de Santé Canada, du Service météorologique du Canada et d'Environnement Canada, avril 2005.