Collaboration spéciale
Mario Girard
La Presse, Montréal, Dimanche, 09 Janvier 2005
L'émotion sectionnée
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Phototèque La Presse Alys Robi |
Projetée depuis quelques jours sur écran géant, la glorieuse et tragique histoire d'Alys Robi ramène sur le parvis de notre imaginaire le souvenir de la lobotomie. Dans le regard que nous posons sur cette pratique miroitent des préjugés, des légendes et de douloureuses images. Autopsie d'une pratique médicale controversée mais aussi d'une époque insouciante.
Depuis son invention, la lobotomie
fascine. Même tombée en désuétude, cette invention de la psychiatrie de
l'entre-deux-guerres continue de nourrir les esprits les plus curieux et
d'inspirer les plus sensibles. Ce fut le cas pour Tennessee Williams qui,
meurtri par le drame de sa soeur adorée (l'une des premières lobotomisées
américaines), a inscrit cette thématique dans ses pièces Soudain l'été
dernier et La Ménagerie de verre. Plus récemment, elle a fait écrire
au groupe français Bérurier noir quelques-uns de ces vers dans la chanson
Lobotomie Hôpital : « On me demande souvent pourquoi cette cicatrice, là,
juste derrière mon crâne, dans ma tête il fait noir, dans ma tête un trou noir.
»
Le commun des mortels demeure à la fois perplexe et curieux face à cette
pratique qui garde encore plusieurs secrets. « On a toujours conféré à la
lobotomie un côté sensationnaliste, dit Jacynthe Saindon, psychiatre à l'hôpital
de l'Enfant-Jésus de Québec. C'est pourquoi on ne retient que les cas ratés.
Prenez le film Vol au dessus d'un nid de coucou. Mais j'ai surtout
l'impression que cette fascination est liée à notre éducation judéo-chrétienne.
Le cerveau est le siège de l'âme. On a du mal à accepter qu'on puisse jouer sur
les émotions en fouillant dans le crâne. »
D'où vient la lobotomie ?
C'est le Portugais Egas Moniz, à l'origine de la psychochirurgie, qui a mis au
point le principe de cette opération controversée pour laquelle il reçut en 1949
rien de moins que le prix Nobel de physiologie et de médecine. Sous sa
direction, la première leucotomie (ou lobotomie préfrontale) fut pratiquée en
1935.
Egas Moniz pensait que, chez les patients présentant une anxiété et une
agitation pathologiques, la région frontale du cerveau était le centre d'une
hyperactivité répétitive. Il conclut que la section de certaines voies devait
mettre fin à ces troubles. L'intervention consistait donc à couper un certain
nombre de fibres nerveuses qui relient le lobe préfrontal au reste du cerveau.
Laissons à Alys Robi le soin de décrire cette opération qui fut pratiquée par le
neurochirurgien Jean Sirois, l'un des premiers au Québec, et à laquelle assista
un groupe d'étudiants. Comme elle a dû rester éveillée pendant la durée de la
délicate intervention, les mots lui viennent encore facilement.
« On m'interrogeait, pendant l'opération, pour que je ne devienne pas amnésique.
On m'a demandé le nom de mon père, mon lieu de naissance, le métier que
j'exerçais (...) Ma voix se mêlait aux bruits des scies, des marteaux, des
perceuses. J'entendais tout... », écrit-elle dans son livre Un long cri dans
la nuit.
« On pratiquait cette opération sur les patients éveillés pour s'assurer de
travailler sur les bons neurotransmetteurs, explique le neurologue Guy M.
Rémillard. On gelait pour ouvrir la boîte crânienne mais pour le reste, comme le
cerveau est insensible, ça ne pose aucun problème », explique le médecin de
l'hôpital du Sacré-Coeur de Montréal.
Les Américains ont rapidement adopté cette méthode révolutionnaire. On estime
qu'entre le milieu des années 30 et la fin des années 60, environ 40000
personnes ont été lobotomisées aux États-Unis. Parmi les praticiens les plus
zélés: le neurochirurgien américain Walter Freeman, qui pratiqua à lui seul pas
moins de 2400 lobotomies entre 1948 et 1957.
Au Québec, la première lobotomie eut lieu le 11 janvier 1946 à l'Hôpital général
de Verdun. Le neurologue Fernand Charest se servit du témoignage du Dr
Gérard Beaudoin pour raconter, dans le Bulletin de l'Union médicale du Canada,
cette intervention qui fut pratiquée sur une certaine MlleC.L. âgée
de 31 ans.
Tout en admettant que certains problèmes persistaient mais qu'un «résultat»
avait été obtenu, le Dr Charest conclut son article par ces lignes: «
Je demeure convaincu, jusqu'à preuve du contraire, que la lobotomie, qui n'est
pas une panacée, devrait être pratiquée plus souvent dans la province de Québec
pour le plus grand bien d'une foule de malades. »
« Vous savez, à l'époque, c'est un traitement qui avait ses effets, dit le
psychiatre Yves Rouleau. À part les électrochocs et l'insulinothérapie, il
n'existait pas grand-chose. » Le Dr Rouleau, 82 ans, a commencé à
pratiquer en 1952 à Saint-Michel-Archange, alors qu'Alys Robi y était encore
internée.
Alors que le Québec emboîte le pas, la lobotomie divise les idéologies. Partout
dans le monde on s'interroge sur les risques d'une telle opération en n'omettant
pas d'y inclure les questions de morale. « Ce n'est pas tout le monde qui a
accepté cette manière de faire, dit Pierre Vincent, responsable du programme des
troubles de l'humeur au centre Robert-Giffard et à l'hôpital de l'Enfant-Jésus à
Québec. À la même époque, l'Union soviétique avait proscrit la lobotomie pour
des raisons d'éthique. »
La lobotomie a longtemps été au centre d'une polémique quant à son efficacité.
Les sujets lobotomisés avaient de fréquentes rechutes et un appauvrissement
affectif. « Comme l'objectif était de sectionner à des endroits bien localisés,
il arrivait qu'on coupait les mauvais neurotransmetteurs. Le patient se
retrouvait alors dans un état quasi végétatif, coupé de la réalité, sans
autocritique », raconte le Dr Rémillard.
Ceux qui s'intéressent à l'histoire de la médecine au Québec vous diront qu'à
une certaine époque, la lobotomie était allègrement pratiquée. « À
Saint-Jean-de-Dieu, une infirmière présentait par dizaines des dossiers de
psychiatrisés à un comité. Les décisions étaient prises très rapidement. Les
familles, souvent composées de gens sans instruction, s'en remettaient alors
totalement au jugement des médecins », explique le Dr Rémillard.
Yves Rouleau ne voit pas les choses de la même façon. «La lobotomie était une
pratique d'exception. On créait un comité de médecins qui, avec l'accord de la
famille, recommandait ou non une lobotomie sur certains patients», raconte le
psychiatre qui, après une certaine insistance, consent à parler de ses propres
cas de lobotomisés. « Oui, j'ai connu des patients qui ont subi cette opération
mais je n'ai pas souvenir de cas où ça n'a pas marché. »
Pourtant, des malades plongés dans une profonde hébétude et rêvant au parc
Belmont, il y en a eu. « C'est sûr que cette approche a connu des ratés, mais on
ne retient que les cas de patients rendus déconnectés par une lobotomie, dit le
psychiatre Pierre Vincent. On oublie de dire que ces gens l'étaient déjà avant
de subir cette opération. Je crois qu'on a jugé trop sévèrement la lobotomie »,
poursuit celui qui se remémore néanmoins la triste histoire d'un collègue
assassiné par son patient lobotomisé.
La lobotomie existe encore
Avec l'arrivée de médicaments plus performants et quelques cas de poursuites, la
lobotomie est tombée en désuétude. Mais a-t-elle disparu totalement? « Pas du
tout, ça se fait encore aujourd'hui, dit le Dr Pierre Vincent. On
n'appelle plus cela une lobotomie mais c'est tout comme. Cela dit, les
techniques se sont beaucoup perfectionnées et ça donne de bons résultats. »
La psychiatre Jacynthe Saindon a derrière elle une douzaine d'années
d'expérience. « Quand le patient ne répond pas à la médication ni aux
électrochocs, et qu'il est un cas grave, il arrive qu'on recommande une
intervention de stéréotaxie. »
Cette opération, pratiquée sur des gens souffrant de troubles obsessifs
compulsifs graves ou de dépression majeure chronique, donne un taux de réponse
de 60 à 70% et peut dans certains cas entraîner une rémission complète. « Il
arrive qu'on refuse d'opérer quand on juge que ce n'est pas obligatoire et qu'un
autre traitement peut suffire », dit la psychiatre, qui a vu au cours des huit
dernières années une trentaine de cas de lobotomie.
Malgré l'avancement de la médecine, est-ce qu'un danger persiste? « C'est sûr
qu'il y a des risques, on joue dans le cerveau, explique Jacynthe Saindon. Mais
les gens doivent être rassurés car il arrive que des patients fassent eux-mêmes
la demande. » Elle refuse toutefois de se lancer dans un débat autour de ceux
qui ne sont pas en mesure de prendre cette décision. « La réponse à cela, je ne
l'ai pas. Tout ce que je peux vous dire, c'est qu'on s'assure que le patient est
apte à consentir. »