Nathalie Petrowski :
Zone Occupée
Collaboration spéciale
Nathalie Petrowski
La Presse, Montréal, Mercredi, 23 Mars 2005
Zone occupée
Pour une fois, les intellectuels,
universitaires et experts de tout poil ont décidé de remplacer la théorie par
l'action. Depuis lundi, une centaine d'entre eux refusent de collaborer avec le
service de l'information de la SRC. L'événement est tellement rare qu'il mérite
d'être souligné.
L'enjeu ? Sauver l'émission Zone Libre de l'amputation
d'une vingtaine d'émissions l'année prochaine. Dans une lettre ouverte qui
semble pour l'instant n'avoir été publiée nulle part, ils ont annoncé leur
intention de boycotter toutes les émissions de la radio et de la télé de la SRC.
Fini les consultations gratuites. Et tant pis si une bombe ou une catastrophe
éclate, au lieu de se précipiter en studio comme des ambulanciers, ils se feront
porter pâles et absents. Et cela, ont-ils promis, jusqu'au RENVERSEMENT COMPLET
de la décision de la SRC de ne présenter que huit émissions de Zone Libre
l'année prochaine.
Je les ai comptés. Ils sont en tout 84 signataires. Bien
entendu, sur les 84, les trois quarts sont d'illustres inconnus, spécialisés
dans d'obscurs champs de compétences transcendantales. Je pense à Caroline
Desbiens, de la chaire de recherche du Canada en géographie historique du Nord.
À Cathy Arsenault, professeure en didactique des mathématiques de Rimouski. À
Charles M. Morin, professeur et président de la Société canadienne du sommeil.
Juste à y penser, je m'endors. Et que dire d'Isaac Bazié, professeur en études
littéraires à l'UQAM qui n'a pas dû être invité très souvent à Radio-Canada vu
qu'il n'y a plus d'émission littéraire. Seulement des combats de livres.
Tout cela pour dire que le boycott intenté par ces illustres
inconnus ne semble pas de prime abord très menaçant. Sauf qu'il y a dans leurs
rangs de grosses pointures qui apparaissent régulièrement au petit écran ou dont
on entend les analyses pertinentes à la radio. Je pense au spécialiste des
sondages et directeur du département de sciences politiques de l'UQAM Pierre
Drouilly, aux philosophes Michel Seymour et Georges Leroux, mais surtout à Sami
Aoun, directeur de recherche sur la sécurité au Moyen-Orient à la chaire
Raoul-Dandurand.
Si ma mémoire est fidèle, ce sont les événements du 11
septembre qui nous ont fait découvrir ce sympathique vulgarisateur d'origine
arabe aux allures de papa gâteau. Depuis, pas une semaine ne se passe sans que
la SRC fasse appel à Aoun, que ce soit pour la guerre en Irak, les problèmes en
Israël, l'occupation du Liban par la Syrie et j'en passe. L'impression qu'il
fait partie des meubles n'est pas fausse puisqu'il a un contrat d'exclusivité
avec la SRC. Son rôle, du reste, ne se limite pas au commentaire. Il lui arrive
fréquemment d'agir à titre de consultant et d'aider certains journalistes à
formuler leurs questions.
Que cette mine de renseignements, affable, disponible et
modérée remette en cause sa relation privilégiée avec la SRC est inquiétant.
« Je ne le fais pas de gaieté de coeur mais par devoir de
citoyen, m'a-t-il expliqué hier au bout du fil. J'aime cette boîte, j'aime ses
artisans. J'ai l'impression d'être un rouage de cette machine et j'en suis fier
mais ce qui arrive à Zone Libre me dépasse et me désole. Je ne comprends
pas pourquoi on a ciblé de façon si brutale une émission qui marche bien et qui
fait l'envie d'autres chaînes à l'étranger. En plus, je ne compte plus le nombre
de fois que cette émission a piqué la curiosité de mes étudiants. On ne peut pas
lui couper les ailes aussi brutalement sans qu'il y ait eu au moins avant une
consultation et une concertation. »
Sami Aoun se dit prêt à chercher avec la direction de
l'information des solutions mitoyennes. En attendant, il se tiendra loin de la
grande tour même si cela le prive d'une grande gratification personnelle.
On ne peut que lui donner raison et souhaiter que d'autres
grosses pointures, aussi bien dans le monde universitaire qu'artistique, social
et culturel l'imitent. Et pas seulement en boycottant les émissions
d'information. Le jour où les invités de Tout le monde en parle se
décommanderont par solidarité pour Zone Libre, ce sera le signe que
l'occupation de l'information par le divertissement est peut-être sur le point
de se terminer.
Fear and loathing au Vatican
Alors que le congé pascal approche à
grands pas, j'en profite pour vous recommander un livre. Il ne s'agit pas d'une
grande oeuvre littéraire qui vous hantera pendant des mois, mais seulement d'un
polar mystico-religieux intitulé,assez platement merci, Anges et Démons.
Signé par le désormais célèbre Dan Brown qui l'a écrit avant Da Vinci Code,
le grand mérite du bouquin pour l'instant est de ne pas avoir été mis à l'index
par le cardinal-archevêque de Gênes, Tarcisio Bertone. Cela ne devrait par
tarder.
En attendant si vous voulez mieux comprendre l'actualité
papale et savoir pourquoi le cardinal Bertone s'énerve le poil des jambes sous
sa pourpre cardinalice, en appelant au boycott de Da Vinci Code, lisez
Anges et Démons.
Vous y découvriez un nouveau mot : le camerlingue, le chef de
cabinet ou vp exécutif du pape. Vous visiterez les archives secrètes et
stérilisées du Vatican, ses musées criblés de caméras cachées, ses jardins
somptueux, ses palais croulant sous les dorures. Vous verrez où on enterre les
papes, comment on les empoisonne et comment on les élit à la chandelle dans la
chapelle Sixtine en brûlant les bulletins de vote qui produiront la célèbre
colonne de fumée blanche s'élevant dans le ciel à la fin d'un conclave.
Vous comprendrez surtout que ce n'est pas la volonté divine
qui fait élire un pape. C'est la publicité et le marketing. En d'autres mots,
pour devenir pape à la place du pape, faut savoir faire parler de soi en
frappant l'imagination des gens.
Si je me fie aux remerciements à la fin d'Anges et Démons,
Dan Brown a obtenu le rare privilège d'une audience papale pour ses recherches
il y a six ans. Dommage qu'il n'ait pas rencontré le cardinal Bertone en même
temps. Il aurait été une belle source d'inspiration...