Nathalie Petrowski :
Art : Directrice de la Bibliothèque
Nationale
Collaboration spéciale
Nathalie Petrowski
La Presse, Montréal, Dimanche, 24 Avril 2005
L'étonnante directrice de la Bibliothèque nationale
![]() |
|
Photo André Pichette, La Presse |
Depuis que Lise Bissonnette a quitté
la direction du Devoir pour aire surgir de terre une Bibliothèque nationale de
33 000 mètres carrés, six années et demie ont passé.
Passé comme un éclair, dit la PDG, qui attend avec trépidation le seul moment
qui compte selon elle : l'ouverture des portes au public à 10 heures tapantes le
samedi 30 avril. À Seattle, 28 000 personnes se sont pressées pour l'ouverture
de leur bibliothèque. Lise Bissonnette a retenu le chiffre et espère le
reproduire.
Le bureau est moins grand que celui du Devoir ou celui de l'ancien siège
social de la Bibliothèque nationale, rue Holt. Les murs en bois couleur miel
sont dépourvus pour l'instant des grands tableaux modernes dont Lise Bissonnette
a toujours aimé s'entourer. Seulement quelques livres viennent égayer les
tablettes devant une table au carré ergonomique dessinée par Michel Dallaire.
Nous sommes au cinquième étage de la cathédrale de verre de la Bibliothèque
nationale, rue Berri, et si le décor est nouveau, celle qui l'habite depuis peu
n'a pas changé. À moins de huit mois de son soixantième anniversaire,
Bissonnette est toujours le même moulin à paroles, la même machine à mitrailler
des idées, la même assoiffée de savoir, une femme fébrile, frénétique et animée
par une énergie aussi inépuisable pour elle qu'elle est épuisante pour les
autres.
On aurait pu croire qu'après avoir accouché de la première institution
culturelle québécoise du nouveau millénaire en respectant les échéances et le
budget (ou presque) de 97,6 millions, Lise Bissonnette se serait calmée un peu
et aurait pris le temps de souffler. Mais lors de notre rencontre, à deux
semaines et demie de l'ouverture officielle, Lise Bissonnette avait d'autres
chats à fouetter. Et si elle n'était pas en mode de crise, elle était sur un
pied de guerre, prête à remettre toutes les pendules à l'heure et à défendre
chacune de ses décisions, y compris sa liste d'invitation pour l'inauguration
officielle qui semble faire des vagues dans le milieu culturel.
«Cette liste d'invitation c'est mon plus grand casse-tête en ce moment,
avoue-t-elle. Il y a tellement de monde que je voudrais inviter, en même temps
je n'ai que 800 invitations à distribuer. J'ai donc dû établir des critères tout
en sachant que tout critère peut être odieux, mais je n'avais pas le choix.
Avoir pu, j'aurais invité tous les écrivains membres de l'UNEQ, mais ils sont
au-delà de 1000, alors c'est impossible. De toute façon, pour moi, le moment qui
compte vraiment, c'est quand on va ouvrir les portes au public. Ce moment-là, je
ne le manquerais pour rien au monde.»
Devant son regard qui s'allume et son visage qui s'éclaire d'un sourire rêveur,
je ne peux m'empêcher de penser à « L'Étonnante Concierge », le roman jeunesse
de Dominique Demers qui met en scène un mégacentre culturel dirigé d'une main de
fer par l'acariâtre Lola Lalancette et construit sur les ruines de l'Extaz, un
parc intérieur de planches à roulettes qui n'est pas sans rappeler un certain
Taz.
Le soir de l'inauguration officielle perturbée par trois jeunes planchistes
révoltés, Lola Lalancette se retrouve couverte «d'une pluie d'escargots sur la
tête, d'une grêle d'oeufs de poissons sur les joues, de grosses mottes de crème
fouettée dans le cou et de coulis d'asperges un peu partout » pour le plus grand
bonheur des lecteurs de Dominique Demers, au nombre desquels on ne peut
définitivement pas compter Lise Bissonnette.
«Ce que Dominique Demers a écrit est odieux, déclare sans ambages la directrice.
Est-ce qu'elle aurait préféré une tour à bureaux ? Est-ce qu'elle croit
honnêtement que sur un terrain de 9,5 millions, il y aurait encore aujourd'hui
le TazMahal ? Est-ce qu'elle pense sérieusement que ces enfants-là, pour
lesquels j'ai la plus grande sympathie, n'auraient pas été délogés par quelqu'un
d'autre ? Je connais beaucoup de gens qui déplorent que le projet du TazMahal ne
se soit pas réalisé. Mais je ne connais personne qui nous en tienne responsable.
Dominique Demers est toute seule. De toute évidence, elle n'a pas beaucoup
réfléchi à la chose. Ça la regarde. Moi, je suis pour la liberté totale de
l'écrivain. Je comprends qu'elle a écrit cela dans le cadre d'une oeuvre de
fiction, reste que l'attaque personnelle dont je fais les frais est
particulièrement odieuse. Le pire c'est que les deux seules fois où on s'est
rencontrées c'était dans des circonstances cordiales. Donc j'ai été renversée de
voir que je suscitais chez elle ce genre de propos pas très loin de la hargne.»
Un authentique centre de ressources
Lise Bissonnette reconnaît que la gestation de la BN a suscité il y a six ans et
demi une bonne dose de scepticisme et de méfiance à l'égard d'un projet que
certains qualifiaient de mégalo. «Au début ça me touchait davantage. Et puis
j'étais agacée que le milieu culturel ne comprenne pas que le développement
culturel passait par une telle institution. Mais je peux vous assurer que ce
courant de pensée a pratiquement disparu. Suffit de voir les gens se presser au
portillon pour l'inauguration ou pour une visite pour s'en convaincre.»
À ceux qui clament encore que le Québec n'avait pas besoin d'une grande
bibliothèque, mais plutôt d'un chapelet de petites bibliothèques en région, elle
répond sans sourciller : «Cette idée est un cliché. Parce que si le gouvernement
avait décidé de prendre les 100 millions pour construire plein de petites
bibliothèques, le résultat aurait été plein de petites bibliothèques avec toutes
les mêmes livres. N'oublions pas que les 10 000 premiers livres d'une
bibliothèque, c'est les mêmes partout. C'est des dictionnaires, des livres de
références et les classiques de la littérature québécoise. Alors que chez nous,
nous avons 1,1 million de livres dont tous les livres québécois publiés depuis
1765 et qui sont mis à la disposition de tous les Québécois pour autant qu'ils
soient abonnés chez nous.»
Lise Bissonnette rappelle qu'on n'a pas besoin d'habiter à Montréal pour être
abonné à la BN. On peut très bien le faire de Rouyn ou de Rimouski. Afin que le
message soit clair et bien entendu, elle a entrepris en janvier dernier une
tournée de 47 rencontres en région auprès des élus municipaux comme de tous ceux
qui travaillent dans le domaine du livre pour leur vendre non seulement la BN
mais ses services à distance.
Une de ses grandes fiertés, c'est d'ailleurs que la BN soit pour les régions un
authentique centre de ressources, doté d'un secrétariat et d'un réseau extranet
mis en place uniquement pour elles.
Quant au lecteur ordinaire de Rouyn ou de Port Daniel en Gaspésie, il ne sera
pas en reste et pourra lui aussi profiter de la vaste collection de la BN.
Comment?
«Pour commencer, vous devez être abonné à votre bibliothèque locale. Vous devez
aussi être à la recherche d'un livre qui ne fait pas partie de ses collections.
Autrement dit, si vous voulez lire le dernier Marie-Claire Blais ou le dernier
Tom Clancy mais que les quatre exemplaires de votre bibliothèque sont sortis,
nous ne vous prêterons pas le cinquième. C'est pas notre rôle. En revanche, si
vous cherchez un livre sur le cinéma publié à Bruxelles et qu'on l'a, nous vous
le prêterons. Et si nous ne l'avons pas, nous le ferons venir de Bruxelles en
vertu d'un protocole d'entente entre les bibliothèques du monde. Bien sûr que si
vous vivez en région éloignée, vous n'aurez pas accès à autant de services que
quelqu'un qui vit sur la rue Saint-Hubert, mais cette absence de proximité est
valable pour quelqu'un de Terrebonne ou de Brossard et la richesse de notre
bibliothèque virtuelle compensera largement pour la distance.»
Le droit de souffler
Car la Bibliothèque nationale ne fera pas que prêter des livres. Elle prêtera
des bases de données numériques qu'un abonné pourra consulter sur place ou de
chez lui grâce à un mot de passe. À cela s'ajoutent déjà trois millions de pages
de journaux numérisés ainsi que tous les numéros de La Vie en Rose
publiés entre 1980 et 1987 et qui sont déjà disponibles sur le site de la BN.
Bref, rien de ce qui constitue la Bibliothèque nationale n'a été laissé au
hasard. Tout a été pensé, analysé, planifié et réalisé. Pas uniquement par Lise
Bissonnette, mais par une équipe dont tous les membres semblaient marcher au
même pas dans la même direction.
Devant l'immensité de la tâche accomplie, on se dit que Lise Bissonnette doit
être comblée. Elle l'est, c'est clair. En même temps, cet immense chantier de
béton comme d'idées, s'est fait au prix de quelques sacrifices. Elle n'a pas eu
le temps de terminer sa thèse de doctorat sur Maurice, le fils de Georges Sand,
entreprise il y a deux ans. Elle n'a pas pu non plus écrire un autre roman même
si elle publiera à l'automne un livre sur l'histoire de sa maison construite en
1885.
«Par moments, je me sentais coupable de ne pas avoir un projet de fiction en
marche, mais bon, j'en avais déjà plein les bras et puis je me rends compte en
vieillissant que j'ai moins d'énergie qu'avant et qu'il me reste peu de temps
pour faire tout ce que je veux faire.»
Que Lise Bissonnette soit rassurée. Même si elle n'a pas tout fait, elle en a
déjà fait beaucoup. Assez en tous les cas pour avoir le droit de souffler.