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Nathalie Petrowski : Claude Léveillée

Collaboration spéciale Nathalie Petrowski
La Presse, Montréal, Mardi, 24 Mai 2005

Claude Léveillée : entre le rêve et la réalité

Photo Patrick Sanfaçon, archives La Presse

Claude Léveillée en compagnie de son adjointe, mandataire, biographe et bonne fée Marie-Josée Michaud.

Depuis sa deuxième hémorragie cérébrale, Claude Léveillée est en prison à l'hôpital. Cela ne l'empêche pas de s'évader de temps en temps. Ni de rêver qu'il revient vivre chez lui à Saint-Benoît, qu'il reprend le piano, qu'il se marie et fait un petit Léveillée pour lui succéder. Mais entre ses rêves et la réalité, il y a un monde... et beaucoup de femmes aux intérêts divergents.

Une camionnette bleu marin s'arrête devant une grille en fer forgé coincée entre deux tourelles défraîchies, l'une piquée d'un drapeau de la Suisse, l'autre d'un drapeau québécois en lambeaux. À l'intérieur de la camionnette, un Claude Léveillée, pâle, amaigri et arborant une casquette Neuro Montréal, envoie faiblement la main droite avec la conscience aiguë que c'est la seule main qu'il lui reste, sa gauche étant maintenant entièrement paralysée, comme la moitié de son corps.

Même s'il vit à l'hôpital depuis huit mois, le compositeur revient à l'occasion au Manoir de l'aube, en compagnie de son infirmière particulière et de son adjointe.

«Cette maison, affirme Léveillée en fixant les murs de pierre puis l'enfilade de pièces qui ont poussé au gré des saisons et des amours, c'est toute ma vie. Je suis tellement bien ici. Si je vivais à Montréal, ça ferait longtemps que je serais mort, ajoute-t-il sans réaliser qu'il vit à Montréal depuis le 20 octobre.»

La rencontre d'aujourd'hui- la première en un an- a été organisée par son adjointe, mandataire, biographe et bonne fée Marie-Josée Michaud. Mais il ne s'agit pas d'une rencontre promotionnelle pour parler du projet de disque Hommage à Léveillée qui va bon train.

Mise au parfum des rumeurs qui courent à son sujet, la mandataire a voulu me rencontrer pour rétablir les faits et me montrer que Claude est entre bonnes mains malgré ce que prétendent certaines de ses bonnes amies. Car tout malade et diminué qu'il soit, Claude Léveillée a encore beaucoup de femmes dans sa vie. C'est à la fois son salut et son drame. Il les voudrait toutes autour de lui: le hic, c'est qu'elles ne s'entendent pas entre elles. Leur mésentente est ce qui retient Léveillée à l'hôpital. Pas la ruine financière.

Contrairement à ce qui a été écrit dans les journaux, Claude Léveillée a les moyens de revenir chez lui. Il a des économies et des revenus assurés par des droits d'auteur provenant du monde entier. C'est d'ailleurs ce qui lui permet en ce moment de payer de sa poche, sa chambre privée à l'hôpital, une batterie de préposés personnels et une infirmière particulière.

Ses fonds ne sont pas inépuisables, et comme il le dit si bien: «Je n'ai pas fait toutes ces économies pour financer un ACV.» Mais pour l'instant, le problème est plus politique que financier.

D'un côté, il y a donc Marie-Josée Michaud, 42 ans, ex-vendeuse de gazebos au Club Piscine de Laval, dont Léveillée a fait, bien avant sa maladie, un indispensable bras droit, payé à la semaine pour ses services. Lorsque Léveillée a fait une première hémorragie, elle a recruté France Lebeau pour qu'elle le veille jour et nuit. L'infirmière spécialisée a accepté de travailler à tarif réduit (20 $ de l'heure) par amitié. Certains prétendent que le geste n'était pas innocent.

France Lebeau est vice-présidente des Amis d'Églantine, une fondation pour les enfants atteints de leucémie. Avant sa maladie, Léveillée avait accepté d'être le porte-parole de la fondation, promettant du même coup de leur laisser son manoir après sa mort. Certains croient que la dévotion de l'infirmière est liée à l'héritage du manoir. Interrogée à ce sujet, elle hoche la tête d'un air triste en disant que c'est bien mal la connaître. «Moi, tout ce que je veux, c'est le bien-être de M. Léveillée.»

À l'autre extrémité de ces deux femmes, il y a Line Renaud, 44 ans, divorcée, mère d'une fillette. Cette dernière a fait la connaissance de l'artiste à bord d'un avion au retour des Îles-de-la-Madeleine. Les deux se sont liés d'amitié, puis finalement d'amour, un mois avant la première hémorragie. Aujourd'hui, Line (rencontrée quelques jours plus tôt) ne veut qu'une chose: sortir Léveillée de l'hôpital et le ramener chez lui. Elle n'a qu'une condition: que Marie-Josée débarrasse la plancher. «Je ne suis pas masochiste au point de vouloir me consacrer à un homme sous tutelle», m'a-t-elle affirmé.

De Line, Claude dit qu'elle n'est pas sa blonde, mais une amie de coeur qui l'a beaucoup soutenu lors de sa deuxième attaque. «Si elle n'avait pas été là, je ne sais pas comment j'aurais fait, dit-il avant de s'empresser d'ajouter. Elle et les autres.»

Car Claude Léveillée est conscient qu'il y a du sable dans l'engrenage. Et il ne sait pas quoi faire. Certains jours, il a envie de partir vivre avec Line à Saint-Benoît. Mais lorsque Marie-Josée et France lui rappellent que Line ne pourra pas s'occuper seule de lui, que ça va coûter très cher en préposés et que ça pourrait être dangereux pour sa santé, il cède à leurs arguments.

Récemment, les rapports tendus entre les femmes se sont définitivement gâtés. La raison? Marie-Josée a fait déclarer Léveillée inapte avec la bénédiction du frère et de la soeur de l'artiste. Cette mesure extrême a révolté Line Renaud qui y a vu une basse manoeuvre de Marie-Josée pour s'arroger tous les pouvoirs et l'éloigner de Léveillée. Elle n'avait pas entièrement tort, à une nuance près: ce n'est pas l'amour que la mandataire cherchait à éloigner, mais le mariage.

«Moi, ma responsabilité, c'est de protéger Claude, lance Marie-Josée au milieu de la cuisine. Le protéger contre l'idée que le mariage sera la solution à ses problèmes. C'est pas mêlant, y'a des jours où Claude est tellement désespéré qu'il serait prêt à épouser n'importe qui. Line est entrée dans ce jeu-là, en lui promettant mer et monde et même un enfant alors qu'elle n'a jamais vécu avec lui et qu'ils se connaissent depuis peu. Je ne pouvais pas accepter ça. Je suis consciente que Line lui fait du bien. Cet homme-là a besoin d'une vie affective. Pas d'un mariage.»

Quelques minutes plus tard, dans la salle à manger donnant sur son étang préféré, Léveillée confirme avec aplomb... «C'est vrai. Je ne peux pas vivre sans vie affective. J'ai besoin d'une femme à mes côtés.»

Du coin de l'oeil, j'observe cet homme physiquement diminué et douloureusement conscient de son impuissance. Il ne dit rien, garde les yeux fixés sur son plat, mais on sent toute la rage silencieuse qui l'habite. L'infirmière se lève pour l'aider comme un enfant. La conversation se poursuit autour de la table, Marie-Josée expliquant qu'elle ne demanderait pas mieux que de voir Claude vivre chez lui avec son amoureuse. «Mais ça prend de l'organisation, une rotation permanente de soins et la collaboration de Line qui ne collabore pas du tout.»

Plus tard, Line rétorquera que la collaboration est impossible puisque que Marie-Josée contrôle tout et n'en fait qu'à sa tête.

Je risque la question auprès de Léveillée: voulez-vous vivre ici avec Line?

«Oui, mais c'est pas simple, il faudrait que..., bredouille-t-il pendant que les larmes lui montent aux yeux, l'empêchant de poursuivre son idée.»

De toute évidence, Claude Léveillée est déchiré intérieurement: déchiré entre l'amour et la maladie, entre la confiance aveugle et la peur de l'abandon, déchiré enfin entre le rêve que tout revienne comme avant et la réalité qui lui dit que rien ne sera plus jamais pareil.

Plus tôt dans l'après-midi alors que nous étions assis au salon, il a pleuré en évoquant le spectacle du Cirque du Soleil qu'il venait de voir. «C'était tellement beau, cette histoire de clown qui fait le bilan de sa vie. Quand je le voyais marcher en funambule, c'est moi que je voyais. Toute cette magie, cette poésie et ce clown si triste, si...» L'émotion l'étrangle et lui coupe la voix un instant. L'instant suivant, il se calme et me lance à brûle-pourpoint:

«Vous savez, je n'ai pas quitté la chanson. J'ai juste mis mon buggy de côté.» Au moment du départ, il trouve l'énergie pour me dédicacer sa biographie d'une écriture fine et tremblante. Je quitte un homme malade, fatigué, angoissé, un homme qui doit être levé, lavé, déplacé comme un bébé, mais un homme aimé. Trop peut-être.