Chronique
:
Nathalie Petrowski : Baron Toots
Collaboration spéciale
Nathalie Petrowski
La Presse, Montréal, Jeudi, 07 Juillet 2005
Dans le souffle du Baron Toots
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Baron Toots : J-B Frédéric Isidore Thielemans |
En grandissant dans le
Bruxelles des années 20, le jeune Jean-Baptiste Frédéric Isidore Thielemans
n'avait rien d'un jazzman. Il était blanc, belge, asthmatique et s'intéressait à
l'harmonica, un instrument qualifié à l'époque de jouet sans intérêt. Pour
compliquer les choses, ses parents, de petits commerçants du quartier ouvrier de
Marolles, encourageaient leur fils à devenir prof de maths, convaincus que
jazzman n'était pas un statut souhaitable ni même un métier.
Et pourtant, 83 ans plus tard, Jean Toots Thielemans continue
de prouver à ses parents maintenant morts, qu'ils avaient tort et qu'un jazzman
peut être un homme riche, heureux et même baron.
De toutes les légendes vivantes qui sont passées au Festival
de jazz de Montréal, Toots Thielemans est sans contredit le seul qui aime hanter
la salle de presse et y engager la conversation avec à peu près n'importe qui.
Il est sans doute aussi le seul qui ait été sacré baron par le prince Albert de
Belgique. Et enfin, il est le seul des invités du festival qui ne sort jamais
sans son cellulaire et son instrument : un harmonica Hohner Cromonica qu'il
n'hésite pas à jouer à la moindre occasion. Et même si l'occasion ne se présente
pas, fiez-vous sur Toots pour trouver le prétexte lui permettant d'embrasser à
pleine bouche son instrument et entamer le thème de Midnight Cowboy ou
alors celui de Jean de Florette comme il l'a fait pour moi hier matin.
Arrivé mardi soir à minuit après s'être tapé un vol
Bruxelles-Londres et Londres-Montréal, le baron Toots était à la porte de la
salle de presse hier matin à 10h tapant. Manque de chance, la porte était fermée
et le personnel absent. Au lieu de piquer une crise de nerfs ou de tourner les
talons, celui qui, le soir même, allait se retrouver sur la scène du théâtre
Maisonneuve avec le pianiste Kenny Werner et leur invité Pat Metheny, a attendu
sagement comme le bon petit garçon qu'il a toujours été. Je l'ai retrouvé une
demi-heure plus tard, assis et souriant avec ses grosses lunettes rondes comme
des fonds de bouteille et avec ses cheveux blancs de grand-papa gâteau.
La légende décrit toujours Toots comme un homme
affable, aimable et sans prétention. Pour une fois, la légende dit la vérité.
Voilà le plus grand des harmonicistes au monde, un musicien hors pair et
polyvalent qui a joué avec Charlie Parker, Clifford Brown, Miles Davis, Milton
Jackson, Bill Evans, Quincy Jones et j'en passe, qui connaît le jazz et son
histoire sur le bout des doigts et qui vous accueille d'une chaleureuse poignée
de main avec le sourire d'un homme reconnaissant de savoir que vous intéressez à
lui.
D'entrée de jeu, il sort son harmonica de son étui en cuir
vert, expliquant que son instrument, c'est comme la raquette d'Agassi. « Je ne
m'en sépare jamais. Vous pouvez d'ailleurs voir les différents modèles -- le
mellow tone et le hard bopper -- dont je me sers sur mon site. Vous
savez qu'on en vend dans le monde entier. Dernièrement à Hong Kong, je ne sais
plus combien d'harmonicas j'ai autographiés. Ça m'a fait tout drôle de voir tous
ces jeunes Chinois excités par ce tout petit instrument. D'autant plus que
j'avais complètement oublié que Hong Kong était maintenant chinois. »
Quelques minutes plus tard, alors que nous parlons de
l'asthme dont il souffre depuis toujours, il porte l'instrument à sa bouche et
tient une note pendant plus d'une minute. « En fin de compte, explique-t-il, si
je réussis à jouer malgré mon asthme, c'est à cause de l'harmonica. C'est un
instrument qui aide à contrôler le souffle. En plus, le jazz me permet de
moduler selon ma capacité respiratoire du moment. Et puis, quand j'en peux plus,
j'ai des pompes à base de cortisone très efficaces. Deux puffs le matin et deux
puffs le soir et le tour est joué. »
Le jazz, une vitamine
N'empêche. Un pompe peut régler le souffle, mais certainement
pas le surplus d'âme que le baron met dans chaque note qu'il expulse de son
instrument. À ce chapitre, Toots se décrit comme un fataliste : « Moi, je pars
du principe que j'ai reçu un don. Je ne l'ai pas demandé. Il m'est tombé dessus
alors que rien dans ma famille ou mes origines ne m'y prédisposait. Et puis je
suis de l'école qui croit que, lorsqu'on reçoit un don, il est assorti de
l'obligation de faire de son mieux pour respecter ce qu'on a reçu. C'est ce que
j'ai essayé de faire avec le jazz, qui est ma vie, ma vitamine, un virus que
j'ai attrapé très tôt et dont je n'ai pas voulu me guérir. Même quand je me suis
marié avec ma deuxième femme après le décès de la première, j'ai fait un pacte
avec elle dans lequel il était écrit que le jazz était ma vitamine et que je n'y
renoncerais jamais. »
En cours de route, l'harmoniciste dit s'être laissé porter
par la musique tout comme par son évolution. « Si je joue un thème de Duke
Ellington aujourd'hui, c'est clair que je ne le joue pas comme il y a 30 ou 40
ans. Ce qui fait la différence c'est que j'ai écouté Miles Davis et Coltrane.
J'ai joué avec des monstres sacrés comme Bill Evans. Mon vocabulaire a évolué
grâce à eux. »
À cet égard, le baron aime bien raconter les propos que lui a
tenus Quincy Jones un jour au sortir d'une séance d'enregistrement. « Quincy m'a
dit -- et je suis désolé pour le langage, mais c'est comme ça que les jazzmen
parlent entre eux -- il m'a dit : You black mother fucker, everytime I hear
you, you've got new shit. Ce qu'il voulait dire, c'est que d'une fois à
l'autre, j'arrivais à me renouveler. Et ça, comme le reste, ça fait partie de ce
que j'appelle un don. »
Pour certains musiciens, un don peut parfois se muer en
calamité ou en condamnation. Mais pour le baron, ce don entretenu avec coeur et
passion et préservé des excès d'alcool ou de drogue lui a assuré une belle
existence.
Encore aujourd'hui, à 83 ans, l'harmoniciste, qui a
complètement cessé de jouer de la guitare, donne environ 250 concerts par année,
malgré l'asthme et la thrombose qui l'a terrassé à 59 ans.
Grâce à sa double citoyenneté belge et américaine, il partage
le reste de son temps entre un appartement à New York et une grande maison en
banlieue de Bruxelles avec Huguette, sa deuxième femme qui a 26 ans de moins que
lui, ses trois chiens et une rutilante Rolls-Royce. Il n'a malheureusement
jamais eu d'enfants mais, en revanche, il a été couronné de tous les titres
possibles : baron en Belgique, chevalier des Arts et les Lettres en France, et
médaillé de la Légion d'honneur au Brésil la même année que Bill Gates.
Tant de bonheur et de bonne fortune auraient pu rendre le
musicien insensible ou blasé. Mais Toots maintient qu'aujourd'hui comme hier, il
a préservé son antenne. « Mon antenne, dit-il en caressant sa main et son
poignet, c'est ma chair de poule. Et la chair de poule, c'est comme le coeur et
comme plus bas aussi, ça ne ment jamais. C'est de la sensibilité à l'état pur.
C'est comme si on était allergique, mais d'une manière positive. »
Pour me prouver le sérieux de ce qu'il avance, il s'empare à
nouveau de son harmonica et entame les premières notes de Ne me quitte pas de
Jacques Brel. Instantanément, ses petits yeux marron s'embrument alors que les
notes sortent aussi rondes et grosses que les mots qu'elles incarnent et qu'on
croit presque entendre.
À l'intérieur de la salle de presse, les voix se taisent,
suspendues aux lèvres de ce vieux monsieur toujours aussi vert et toujours aussi
déterminé à nous donner la chair de poule jusqu'à son dernier souffle.
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Pour retrouver Toots :
* Le site internet officiel de
Baron Toots
* Musique : Quelques extraits de
Toots Thielemans