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Collaboration spéciale Lysiane Gagnon
La Presse, Montréal, Samedi, 26 Février 2005

La vague anglaise

    Le déferlement de l'anglais sur la planète est un phénomène sans précédent, qui n'a rien de commun avec l'époque où la langue internationale était le français (d'où l'expression « lingua franca » pour désigner la langue dominante). Le français, alors, était la langue de communication de l'univers raréfié des élites -- monarques, diplomates et lettrés -- dans quelques capitales européennes, Saint-Pétersbourg, Rome ou Varsovie. La communication n'était que verbale ou manuscrite et se limitait à des conversations de salon distingués.
    Aujourd'hui, l'anglais est une langue omniprésente et populaire, véhiculée par ces puissants moteurs que sont la télé et Internet. Toutes les classes sociales participent au phénomène, non plus seulement les décideurs. Et il n'y a pas un pays, où qu'il soit, qui échappe à la vague.
    On connaissait le phénomène du « globish », cet anglais approximatif qui constitue le principal outil de communication dans les organismes internationaux et qui donne des maux de tête aux traducteurs, tant les textes originaux sont vagues et confus. Mais la vague a maintenant atteint une autre dimension.

    Le New York Times nous apprenait récemment que le gouvernement chilien a mis en oeuvre un programme national dont l'objectif est de faire au Chili un pays aussi bilingue que les Pays-Bas et la Scandinavie, où pratiquement tout le monde parle anglais couramment (et fort correctement).
    La Corée du Sud a ouvert six « villages anglais » qui offriront une immersion linguistique totale étalée sur plusieurs semaines. Toutes les activités s'y dérouleront en anglais exclusivement; on a embauché des professeurs de langue maternelle anglaise, et même importé de « vrais » anglophones pour peupler ces villages, afin que les étudiants aient la possibilité de mettre leurs nouvelles connaissances en pratique en parlant anglais dans des situations réelles, dans la rue, les commerces ou les transports.
    Même la Mongolie s'est mise -- massivement -- à l'anglais ! Dans la petite ville d'Ulan Bator, au confluent de routes de terre battue où se dressent encore les campements de tentes des éleveurs de chameaux, les écoles d'anglais poussent comme des champignons.
    Le premier ministre Tsakhia Elbegdorj, lui-même diplômé de Harvard, compte faire de l'anglais -- plutôt que du russe, comme c'était le cas depuis 1941 -- la seconde langue officielle du pays. « Pour nous, dit-il, l'anglais n'est pas qu'une langue de communication, c'est une fenêtre ouverte sur le monde. » (Il ne le dit pas, mais c'est aussi une façon pour la Mongolie de se dégager de l'impérialisme chinois.)
    Les affiches, les panneaux municipaux, les téléphones cellulaires, ont des messages bilingues. La télévision retransmet des émissions de la BBC. À l'Université de Mongolie, tous les cours se donnent en anglais. Le pays compte « importer » quelque 2000 professeurs d'anglais non seulement de États-Unis et de la Grande-Bretagne, mais aussi de l'Inde, de Singapour et de la Malaisie.

    Inutile de pleurnicher. Il y a des phénomènes inéluctables, c'en est un. Et la prédominance mondiale de l'anglais ne signifie aucunement la mort des langues nationales, comme le démontre depuis longtemps l'exemple des pays scandinaves. Le Québec doit suivre le courant, s'il veut que ses jeunes puissent éventuellement travailler et circuler partout au monde. Ils devront être non seulement fonctionnellement bilingues, mais capables de bien s'exprimer et en français et en anglais.
    Théoriquement, cela devrait être facile. Contrairement à la Corée, au Chili ou à la Mongolie, qui sont à des années-lumière de la civilisation anglophone, le Québec a la chance d'avoir, en son sein même, une forte minorité anglophone -- un réservoir idéal de professeurs d'anglais et, du moins dans certaines régions, des voisins anglophones avec lesquels on peut « pratiquer son anglais ». Nul besoin d'importer les compétences pour assurer aux jeunes Québécois un bon enseignement de l'anglais comme langue seconde. Ils ont tout cela à domicile, à deux pas de chez eux.
    Hélas, la politique et les corporatismes entravent encore ce qui devrait aller de soi. Il n'y a toujours pas d'échanges systématiques entre commissions scolaires pour que l'enseignement des langues secondes soit offert par des professeurs dont c'est la langue maternelle. Toujours pas d'échanges linguistiques pour favoriser les rencontres entre élèves francophones et anglophones : les cours ne suivent pas à l'apprentissage d'une langue, il faut aussi avoir l'occasion de la parler.
    Des parents, inquiets, ont déjà commencé à voter avec leurs pieds, en transférant (quand la loi le leur permet) leur enfant dans une école anglaise. C'est une mauvaise solution, car c'est le premier pas vers l'anglicisation. Ce qu'il faut, idéalement, c'est que l'école assure la maîtrise parfaite de la langue maternelle française, en y ajoutant une excellente connaissance de l'anglais. Les deux vont de pair. Sinon, les jeunes Québécois seront déclassés s'ils partent dans la vie avec pour seul bagage un français approximatif et de vagues notions de « globish ».