Socio : Beaux Prétextes       Mesurez votre audience

Extrait de La Presse, Lysiane Gagnon
La Presse, Montréal, Samedi, 11 Juin 2005

Les beaux prétextes

    Après avoir manoeuvré pendant des années pour devenir le prochain chef du PQ, après avoir monté une organisation de campagne et passé deux ans à travailler d'arrache-pied à ce projet, voilà-t-il pas que François Legault, de retour l'autre dimanche du congrès péquiste, s'est « assis » (sic) avec sa femme et ses deux fils et leur a demandé ce qu'ils pensaient de son idée de se présenter au leadership du PQ.
    D'après M. Legault, ils auraient dit non, c,est pas une bonne idée, et ses deux fils auraient insisté pour qu'il « joue au tennis avec eux autres tous les jours de l'été » (re-sic). Et M. Legault, bon papa, aurait renoncé au but qu'il convoyait ouvertement depuis la démission de Lucien Bouchard, pour ensuite sortir ses violons devant les journalistes, épiloguant sur la difficulté de concilier travail et famille et son désir de se consacrer à sa progéniture.
    Cela n'est pas sérieux. Comment croire que M. Legault n'avait jamais auparavant discuté de ses projets avec sa famille et que ce n'est que dimanche dernier qu'il a découvert qu'il avait des enfants ? Oui, les enfants ont le dos large. Ils sont même devenus -- c'est Lucien Bouchard qui a lancé la mode -- le prétexte idéal aux politiciens qui, pour d'autres raisons, ont décidé de jeter l'éponge.
    Dans ce cas-ci, la raison s'appelle Gilles Duceppe. Le dernier CROP le place à 30 % dans la faveur populaire, suivi de loin par Pauline Marois (16 %) et d'encore plus loin par François Legault, qui ne récolte que 9 % d'appuis même si ses ambitions sont connues depuis fort longtemps. En sondant le terrain lors du congrès péquiste, ce dernier a probablement constaté que ses chances n'étaient pas trop bonnes.

-----------------------------

    Exit François Legault. Restent Pauline Marois, seule candidate déclarée, et plusieurs points d'interrogation, dont le plus important est la décision que prendra M. Duceppe. Il a consulté Lucien Bouchard. On devine ce que ce dernier lui a dit : « Attention, les péquistes sont impossibles ! »
    Mais la perspective de devenir premier ministre du Québec plutôt que chef d'un parti redondant à jamais exclu du pouvoir pourrait bien être irrésistible.
    Le choix confortable serait de rester au chaud dans la sinécure du Bloc, où les vraies responsabilités sont nulles, et les victoires faciles. Mais si M. Duceppe a de l'ambition -- et c'est normal pour les hommes politiques en aient -- il sautera dans l'arène québécoise. C'est sa dernière chance : s'il la rate, il poireautera à Ottawa pour le reste de sa carrière. Mais évidemment, ce faisant, il risque fort de perdre son auréole.
    Jean Charest en aurait long à dire sur les misères d'une pareille transition. C'est le syndrome du Prince Charmant. Vu de loin, le héros a toutes les vertus ; qu'il se fasse mieux connaître, et le voilà tombé du piédestal. Le phénomène est classique, la chose est arrivée à John Turner, Paul Martin et combien d'autres...
    M. Duceppe, chef autoritaire d'un parti fort peu remuant,aura la partie drôlement moins facile au PQ. Il n'est même pas absolument sûr qu'il puisse gagner la course au leadership, car si sa capacité de travail lui a permis de bien maîtriser les dossiers fédéraux, il ne connaît pas encore les dessous de la politique québécoise. Dépourvu de charisme et de toute expérience gouvernementale, il pourrait décevoir les attentes durant la campagne au leadership. Pour lui, le timing idéal aurait été d'atterrir au PQ après une autre victoire éclatante aux élections fédérales... mais l'abrupte démission de Bernard Landry l'aura pris de court.
    Si, par ailleurs, M. Duceppe décide de rester dans ses bonnes vieilles pantoufles bloquistes, c'est un choix qu'il pourra aisément défendre en faisan valoir l'importance de mener le bon combat à Ottawa, la nécessité d'achever les libéraux fédéraux, etc. Les prétextes ne lui manqueront pas, espérons simplement qu'il ne nous ressortira pas le refrain sur la famille.
    Chose certaine, cette course au leadership ne manquera pas de piquant. Toutes sortes de candidatures surprenantes s'annoncent, de celle de Richard Legendre, dont on n'a aucune idée de celle donnera, à celle de Jean-Pierre Charbonneau, dont on sait à l'avance qu'elle brassera la cage, en passant par celle d'André Boisclair dans le rôle du jeune premier. Sans compter la présence imposante d'une Pauline Marois plus déterminée que jamais.
    Le comble du piquant serait que M. Duceppe se désiste en suppliant M. Landry de revenir... et que ce dernier, qui apparemment regrette sa décision, saute à pieds joints sur l'occasion. Mais cela dépasserait vraiment les bornes.