Extrait de Arthur Koestler
Congrès de Berlin, 25 Juin 1950
Deux méthodes d'action
Depuis les temps les plus reculés, les professeurs de
l'humanité ont préconisé deux méthodes d'action diamétralement opposées.
La première nous incite à refuser de voir le monde
divisé en noir et blanc, en héros et en traîtres, en amis et en ennemis. Elle
nous demande de distinguer des nuances et de nous efforcer à la synthèse ou du
moins au compromis. Elle nous apprend que dans presque tous les dilemmes,
apparemment inéluctables, existe une troisième solution qu'une patiente
recherche amène à découvrir. Cette attitude on peut l'appeler « Ni-ni
».
La seconde méthode, d'un conseil opposé, fut
résumée il y a deux mille ans en une simple formule : « Que votre parole soit
: Oui, oui. Non, non ; le reste vient de Satan. » Cette attitude appelons-la
l'attitude « Ou-ou ».
Il est bien évident que chacune de ces deux doctrines a un champ d'application
différent ; de plus il y a fréquemment conflit entre les deux méthodes dans
un même domaine.
Mais notre propos se limite ici à l'action dans le domaine
de la politique. Et dans ce domaine il semble que la première méthode
soit valable pour des plans à long terme laissant une certaine latitude dans le
temps et l'espace, et que la seconde le soit pour les cas de nécessité
urgente et vitale où, selon l'expression de Beethoven, « le Destin frappe aux
portes de l'existence ».
Dans une telle conjoncture, l'individu, ou le groupe, ou la civilisation menacée ne peut survivre qu'à condition d'agir avec l'assurance déterminée d'un réflexe organique. Les nerfs de tous les organismes vivants fonctionnent selon la loi du tout ou rien. Ou bien ils réagissent de toute force à un stimulus ou ils ne réagissent pas du tout. Et ce n'est pas par hasard que ces machines à calculer que l'on nomme cerveaux électroniques sont construites selon ce même principe du « Ou-ou ». Elles accomplissent des fonctions immensément complexes, mais chaque fois qu'une décision est requise, elles agissent selon l'évangile de Mathieu.
Dans les circonstances d'importance vitale, comme la circonstance présente, où l'homme se trouve à un carrefour qui ne lui laisse le choix qu'entre une route ou une autre, la différence le très intelligent et le simple d'esprit s'amenuise jusqu'à n'être presque plus rien, ou même tourne à l'avantage du second. Il est stupéfiant de constater à quel point les gens les plus sophistiqués peuvent se conduire souvent comme des imbéciles. Imbibés des habitudes mentales caractéristiques de l'attitude « Ni-ni », de la recherche d'une synthèse ou du compromis _ attitude profondément humaine, d'une valeur essentielle dans son domaine propre _ ils sont incapables d'admettre , même pour eux-mêmes, qu'il existe des situations dans lesquelles une décision sans ambiguïté peut être vitale pour leur survivance spirituelles et physique. Confrontés au défi du destin, ils agissent en imbéciles habiles et prêchent la neutralité en présence de la peste bubonique. Pour la plupart, ils sont victimes d'une maladie professionnelle de l'intellectuel : la méconnaissance des réalités. Et ayant perdu contact avec la réalité, ils ont acquis cet art diabolique : prouver tout ce en quoi ils croient et croire tout ce qu'ils peuvent prouver.
Que l'on me comprenne bien : je sais que beaucoup de ceux qui ne sont pas aujourd'hui avec nous chérissent eux aussi la liberté et sont effrayés du sort qui les attendrait si tout le monde imitait leur attitude de détachement contemplatif. Simplement, ils n'ont pas encore appris qu'il est un temps pour parler en termes de propositions relatives et un temps pour parler en termes de Oui ou Non. Car le défi que lance à l'homme le destin est toujours énoncé dans un langage simple et direct, sans propositions relatives et exige une réponse en termes également simples.
Un dilemme dépassé
Ce n'est pas une nouveauté dans l'Histoire qu'un dilemme réel qui ait pu paraître à une période d'un importance capitale se soit petit à petit vidé de son sens pour devenir un pseudo-dilemme à la faveur de nouvelles réalité historiques. Les gens perdirent tout intérêt à faire des guerres de religion lorsque se mit à poindre en eux la conscience nationale. Le conflit entre républicains et monarchistes cessa d'être à la mode dès que les problèmes économiques surgirent au premier plan. On pourrait multiplier les exemples. Toutes les périodes semblent avoir eu leur conflit spécifique qui polarise le monde et tient lieu de compas idéologique dans le chaos... jusqu'à ce que l'Histoire s'en débarrasse avec un haussement d'épaules. Plus tard, les gens se demandent pourquoi ils ont bien pu s'exciter autant.
C'est ce plus un fait que certains de ces grands conflits ne se résolvent jamais : ils finissent en queue de poisson. Au cours de siècles successifs, il semblait que le monde tout entier dût devenir islamique ou chrétien, catholique ou protestant, républicain ou monarchiste, capitaliste ou socialiste. Mais au lieu qu'intervienne une solution décisive, on aboutissait à un cul-de-sac et à un phénomène que l'on pourrait appeler le dépérissement du dilemme. Le dépérissement ou la disparition du contenu semble toujours être le résultat de quelque mutation dans la conscience humaine accompagnée par un déplacement d'intérêt qui se reporte sur un ensemble de valeurs totalement différentes, de la conscience religieuse à la conscience nationale, à la conscience économique et ainsi de suite.
Cet « ainsi de suite » pose un problème auquel nous sommes incapables de répondre avec certitude. Nous ne pouvons pas prévoir la nature de la mutation suivante dans la conscience des masses ni les valeurs qui émergeront sur le plan immédiatement supérieur. Mais nous pouvons assumer sur la foi d'analogies passées que les cris de guerre de l'homme économique paraîtront à son successeur exactement aussi stériles et dépourvus de sens qu'à nous la Guerre des Deux Roses.
Deux brèves remarques en conclusion
La première est qu'il est nécessaire de tempérer l'affirmation selon laquelle les conflits apparemment décisifs d'une période donnée tendent à se terminer en queue de poisson, et à dépérir. En vérité ce phénomène s'est produit dans le passé, mais seulement lorsque les forces en présence étaient sensiblement équilibrées. L'Europe est restée chrétienne parce que les Arabes n'arrivèrent jamais à Paris et que les Turcs furent battus sous les remparts de Vienne. Il existe d'autres exemples moins édifiants de l'histoire résolvant ces dilemmes. La conclusion est évidente.
La seconde : quoique nous ne puissions prévoir les valeurs et le climat spirituel de l'homme post-économique, certaines conjectures sont permises. Alors que la majorité des Européens est encore hypnotisée par les cris de guerre anachroniques de gauche et droite, de capitalisme-socialisme, l'Histoire a évolué vers une nouvelle alternative, une nouveau conflit qui empiète sur les anciennes lignes de démarcation. Le contenu réel de ce conflit peut se résumer en une seule phrase : la tyrannie totale contre la liberté relative. J'ai quelquefois le sentiment au plus profond de moi-même que la terrible pression que ce conflit exerce sur toute l'humanité représente peut-être un défi, un stimulant biologique si l'on peut dire, qui libérera la nouvelle mutation de la conscience humaine ; et que son contenu pourrait bien être un nouvel éveil spirituel né de la souffrance et de l'angoisse. Si cela est le cas, nous vivons alors une époque intéressante.
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Réf. : Extraits d'un discours prononcé durant la séance de débats politiques du Congrès du Berlin par Arthur Koestler, le 25 Juin 1950.