Isabelle Hachey
: Au Zoo de Bagdad
Collaboration spéciale Isabelle
Hachey
La Presse, Lundi, 27 Décembre 2004
Irak
Chronique : Une visite au zoo de Bagdad
Embourbés dans l'Irak de l'après-Saddam, les
États-Unis se retrouvent aux prises depuis un an avec une insurrection au
souffle inattendu. Isabelle s'est rendue à Bagdad pour témoigner de la guérilla
urbaine qui sévit là comme dans plusieurs régions de l'Irak.
Les soirées mondaines sont rares à Bagdad. Il faut dire que,
pour les journaliste, se risquer dehors après la tombée de la nuit dans le seul
but de prendre un verre en société peut sembler hasardeux, pour ne pas dire
idiot. De toute façon, après avoir couvert le carnage du jour, on a rarement le
coeur à célébrer.
Cela dit, si on ne veut pas craquer sous la pression, il faut
parfois se donner la chance de décompresser. On le fait comme on peut. C'est
ainsi qu'un soir de mars, j'ai oublié les bombes un moment pour me rendre à une
fête organisée dans une chambre du Sheraton de Bagdad -- l'hôtel le plus glauque
du monde, avec ses tapis fatigués, ses cratères creusés à coups d'obus et ses
gardes armés jusqu'aux dents.
L'expérience fut absolument surréaliste. Nos hôtesses étaient
deux jeunes Françaises venues passer 10 jours de vacances (DE VACANCES !) à
Bagdad, où leurs copains travaillaient comme gardes du corps auprès de
diplomates et d'entrepreneurs venus brasser des affaires dans un pays à
construire.
Ce jour-là, elles avaient visité le zoo de Bagdad. Sans
blague. Elles avaient été peinées du sort des animaux, un peu à l'étroit dans
leurs cages. Mais elles avaient vite chassé ces idées noires pour organiser leur
fête d'adieu. La veille, une roquette avait heurté le Sheraton. Elles avaient
senti l'hôtel trembler sous le choc. Nul doute que le récit de leurs aventures
ferait sensation dans les soirées parisiennes.
Surréaliste. Au milieu d'une ville de sable, d'une ville de
larmes, les deux filles étaient fraîches comme des roses. Maquillées, épilées,
parfumées, manucurées. Et chic, bien sûr. À la mode. À Bagdad. Sur le comptoir
de leur salle de bain trônait un flacon de Chanel No 5. La dernière chose que
j'aurais pensé mettre dans mes valises avant de prendre la route de l'Irak.
Et puis, il y avait leurs copains. Le genre de brutes qui
courent les points chauds de la planète pour y jouer à Rambo. Un Serbe à la mine
patibulaire et aux souliers noirs, fraîchement cirés. D'autres armoires à glace,
des Français pour la plupart. Ils se sont mis à comparer leurs armes. La mienne
a un super calibre. Oui, mais la mienne est plus grosse... Ça sentait la
testostérone à plein nez.
Dans le sillage
des guerres
Il paraît que ça arrive tout le temps. Que chaque guerre
entraîne dans son sillage toute une faune d'étranges étrangers. Une faune
hétéroclite, vaguement inquiétante, toujours surprenante. Je ne parle pas des
journalistes, mais des baroudeurs, des profiteurs, des mercenaires, des
pacifistes naïfs et des opportunistes cyniques qui hantent les hôtels de Bagdad,
comme ils ont hanté ceux de Kaboul et de Sarajevo.
Je me souviens d'un Américain installé à l'hôtel Al Fanar de
Bagdad, où je logeais moi-même. Bon vivant. Plutôt sympathique. Que faisait-il
là ? Je n'en ai pas la moindre idée. Il était là depuis des mois, mais semblait
ne rien faire de ses journées. Je le croisais au restaurant, où il racontait des
histoires barbantes aux journalistes de passage. Il parlait beaucoup, mais je
n'ai jamais réussi à percer son mystère.
Il y a aussi les pacifistes, venus manifester leur solidarité
au peuple irakien. L'un d'entre eux, Américain, logeait au Fanar. Il portait des
sandales et une longue chemise indienne. Il était doux. Peut-être un peu trop.
Un matin, il m'a demandé conseil. Il voulait faire son jogging matinal le long
du Tigre. Sans blague. Était-ce dangereux ? Je lui ai raconté l'histoire de
l'homme qui tombe qui tombe d'un gratte-ciel et qui répète à chaque étage que «
jusqu'ici tout va bien ». Il n'est pas allé jogger.
Et puis, il y a tous ceux qui espèrent profiter de la
reconstruction de l'Irak, évaluée à 250 milliards de dollars US. Certains
entrepreneurs sont devenus millionnaires, d'autres ont été moins chanceux, comme
Nick Berg, cet ingénieur américain venu chercher fortune dans ce pays en ruines.
Non seulement n'a-t-il décroché aucun contrat, mais le jeune homme, qui logeait
au Fanar, fut le premier otage à être décapité face à la caméra des intégristes,
en avril.
Tourisme extrême
Enfin, il y a les touristes extrêmes. Des accros de
l'adrénaline qui se paient des séjours sur la ligne de front. Tout ce qui
compte, paraît-il, c'est de ne pas se trouver au mauvais endroit au mauvais
moment. C'est du moins ce que m'a expliqué un jour Geoffrey Hann, G.O.
britannique de 66 ans qui a organisé un voyage pour un groupe en mal de
sensations fortes. « Il y a sans doute plus de mauvais endroits et de mauvais
moments en Irak qu'ailleurs », a concédé M. Hann.
C'est le moins qu'on puisse dire.
Précisons tout de même que la plupart des casse-cous boudent
les tours organisés. Ils voyagent seuls, avec leur sac à dos. En octobre, Shosei
Koda, un routard japonais de 24 ans, a été pris en otage, puis décapité à
Bagdad. Un garçon gentil, qui sympathisait avec les Irakiens, mais qui avait été
prévenu : le pays était trop dangereux pour y faire du tourisme. Il n'a pas
compris, ou n'a pas voulu comprendre.
Parfois, la témérité des voyageurs se révèle être de la pure
inconscience. En avril 2002, au Proche-Orient, j'ai croisé deux Japonais qui
s'étaient mis en tête de visiter le lieu de naissance de Jésus, passage obligé
pour tout bon touriste en Terre sainte. Sauf que le couple n'avait pas lu les
journaux : depuis deux semaines, Bethléem était soumise à un couvre-feu total.
L'église de la Nativité, assiégée, était le théâtre de combats sanglants entre
militaires israéliens et combattants palestiniens.
Les deux jeunes Japonais voyageaient léger. Dans leurs sacs,
ils avaient probablement glissé le guide de parfait routard, des lunettes
noires, une bouteille de lotion solaire. Ils avançaient dans la ville fantôme,
entre les carcasses de voitures carbonisées et les éclats de verre, en
s'étonnant de ne rencontrer personne. Ce sont finalement des journalistes --
nerveux, casqués et vêtus de vestes pare-balles -- qui les ont convaincus de
rebrousser le chemin. Sans blague.