Isabelle Hachey
: Tragédies grecques
Collaboration spéciale Isabelle
Hachey
La Presse, Montréal, Vendredi, 27 Août 2004
Tragédies grecques
Athènes --
La malédiction a frappé six jours avant les Jeux. Depuis, elle n'a pas quitté les Grecs. Elle est d'abord venue sous forme de querelle conjugale, provoquée par une insignifiance; c'était à qui jouerait le premier une partie de solitaire sur l'ordinateur. Il y a eu escalade. Des cris, des pleurs, des injures. Jusqu'à ce qu'Eleni Ioannou, championne grecque de judo, se jette du haut de son balcon, à Athènes.
Elle s'est écrasée trois étages plus bas, sur le
béton. Son copain, Giorgos Chryssostomidis, un mécanicien au chômage qui
l'aimait d'un amour maladif depuis qu'elle l'avait aidé à vaincre son problème
de drogue, était inconsolable. Deux jours après le saut de l'ange de sa belle,
il a déclaré à sa grand-mère : «Je vais rejoindre Eleni», s'est levé de table et
a plongé du même balcon.
Roméo s'en tirera. Sa Juliette n'a pas eu cette chance. La judoka de 20 ans est
morte mardi, 18 jours après avoir été admise à l'hôpital. Son avenir semblait
pourtant prometteur. Elle avait déjà gagné trois championnats nationaux et
pouvait même espérer décrocher une médaille aux Jeux olympiques.
Pour les Grecs, qui ont mis tant d'efforts - et d'argent - à préparer les Jeux
d'Athènes, ce pitoyable gâchis n'était, hélas ! que le début d'une longue suite
de tragédies. Quand leurs athlètes ne se jettent pas dans le vide, ils se
blessent (prétendument) à moto ou sont dépouillés de leur médaille pour s'être
fait prendre les deux pieds dans la marmite de potion magique. Ce n'est
certainement pas comme ça que la fière nation hellénique avait espéré que les
choses se passent.
Il y a eu, bien sûr, la
rocambolesque affaire des sprinters Kostas Kenteris et Katerina Thanou, un pur
désastre pour l'image du milieu sportif grec. Les deux coureurs-vedettes, qui
avaient gagné l'or et l'argent à Sydney, en 2000, se sont retirés des Jeux
d'Athènes après avoir grossièrement mis en scène un accident de moto pour
justifier leur absence à un contrôle antidopage.
Le reste du monde est peut-être passé à autre chose mais, en Grèce, l'affaire
continue d'apporter son lot quotidien de rebondissements. Même les politiciens
sont entrés dans la danse, incapables de respecter plus longtemps la trêve
olympique dans ce climat tendu où tous rejettent la responsabilité du scandale
sur d'autres.
Deux perquisitions dans les bureaux de Christos Tzékos, l'entraîneur des
sprinteurs, ont déjà permis de saisir des centaines de boîtes de compléments
alimentaires et de stimulants interdits. Mercredi, des procureurs américains ont
transmis aux autorités grecques des informations liant M. Tzékos et Balco, ce
labo américain soupçonné d'avoir commercialisé des produits dopants
indétectables.
Et puis, il y a eu cette première médaille, décernée à l'haltérophile Léonidas
Sampanis, qui devait mettre du baume au coeur meurtri des Grecs. Mais les
réjouissances furent brèves et se sont transformées en humiliation nationale
quand on lui a retiré sa médaille après un contrôle antidopage positif.
L'opposition socialiste reproche au gouvernement conservateur son inertie. Ce
dernier accuse plutôt les socialistes, battus en mars, d'avoir fait preuve
d'incurie en matière de lutte contre le dopage quand ils étaient au pouvoir. Les
rancoeurs pourrissent de plus en plus l'atmosphère. «Si nous continuons comme
ça, nous allons vider les stades», a prévenu l'ancien secrétaire aux Sports,
Iannis Exarchos, lançant un appel au calme «jusqu'à la fin des Jeux».
Cafouillage des juges
Comme si ce n'était pas suffisant, les Jeux d'Athènes, dont l'organisation a été
célébrée de façon unanime, sont ternis par une kyrielle d'erreurs et de
contestations de résultats. Rarement des olympiades auront-elles connu autant de
cafouillages.
Le dérapage le plus spectaculaire a eu lieu lundi, quand un jury de gymnastique
a essuyé une extraordinaire rébellion de la part du public. Jugeant trop faible
la note attribuée à Alexeï Nemov à la barre fixe, les spectateurs ont hué,
sifflé et vilipendé le jury pendant plus de 10 minutes - si bien que les juges
ont fini par hausser légèrement leur note, accordant une cinquième place à
l'ancien champion russe.
Le gymnaste canadien Kyle Shewfelt pense lui aussi qu'il a été injustement privé
de sa médaille de bronze au cheval-sautoir. Pire, le Sud-Coréen Tang Tae-young a
loupé l'or en raison d'une bête erreur commise par trois juges. Ces derniers ont
été suspendus, mais l'Américain Paul Hamm a conservé son titre de champion.
Ce n'est pas sans rappeler le fiasco de Salt Lake City, où les patineurs
canadiens Jamie Salé et David Pelletier avaient été temporairement privés de
leur médaille d'or par une juge française, qui avait ensuite avoué avoir reçu
des «pressions» pour faire pencher la balance en faveur du couple russe.
La différence, cette fois, c'est que la confusion ne règne pas seulement dans
les sports soumis à l'interprétation des juges. En natation, l'Américain Aaron
Peirsol, champion olympique du 200 mètres dos, a été disqualifié par un juge qui
avait vu une faute là où il n'y en avait pas, avant de recevoir sa médaille
d'or.
En escrime, un arbitre hongrois a été exclu des Jeux après avoir fait plusieurs
erreurs lors d'une finale serrée entre l'Italie et la Chine. En équitation, dans
le concours complet par équipe, les Allemands ont été déclassés, puis remis sur
le podium, puis recalés à nouveau après une plainte des Français !
Ces errements ne sont pas imputables aux organisateurs des Jeux. Ce ne sont pas
eux qui fournissent les juges et les arbitres, mais les différentes fédérations
sportives. En fait, la qualité des juges est, en général, meilleure
qu'autrefois. Le problème, c'est que le monde change. Avant, les athlètes
ravalaient leur frustration en silence. Aujourd'hui, leurs avocats sautent sur
les moindres injustices, réelles ou fictives.
Mais qu'importe ces tracas : les Grecs ont finalement leur championne. Mercredi,
le triomphe de Fani Halkia au 400 mètres haies a apporté du réconfort à un
peuple qui en avait bien besoin. «L'âme grecque se suffit à elle-même. Nous
n'avons besoin de rien d'autre, a soutenu la nouvelle déesse grecque, une
étudiante en journalisme dont la future carrière semble assurée. «Nous sommes
nés pour gagner.»