Isabelle Hachey : Survivre aux Jeux       Mesurez votre audience

Collaboration spéciale Isabelle Hachey
La Presse, Montréal, Mercredi, 25 Août 2004

Survivre aux Jeux

Athènes --

C'est le genre de formation que les grands reporters de guerre reçoivent avant d'être dépêchés en Irak, en Afghanistan ou dans les autres régions tourmentées de la planète. Ce stage de type militaire, des centaines de journalistes l'ont suivi en prévision... des Jeux olympiques d'Athènes, une ville méditerranéenne plus souvent associée aux bains de soleil qu'aux bains de sang.

Cela peut sembler un brin excessif, mais voilà, il s'agit des premiers Jeux d'été depuis les attentats du 11 septembre. Le monde a changé. «Les gens affirment que ça n'arrivera pas», dit Paul Rees, directeur de Centurion Risk Assessment Services, l'entreprise britannique qui offre la formation. «Espérons qu'ils aient raison, mais nous savons que le terrorisme peut frapper n'importe où, n'importe quand.»

Ainsi, les intrépides reporters envoyés à Athènes pour couvrir le trampoline et le volley-ball de plage se sont préparés à pire encore. Les instructeurs de Centurion RAS, d'anciens soldats de la marine britannique, ont formé 420 journalistes, surtout américains. Parmi les sujets couverts: comment réagir aux attentats à la bombe, échapper à un tireur fou et survivre à des attentats chimiques et biologiques.

Les journalistes ont notamment appris que, si une bombe explose au stade, il est plus probable qu'ils meurent piétinés par la foule que déchiquetés par la bombe elle-même. En cas de kidnapping, ils ont de bonnes chances de s'en sortir si leurs ravisseurs sont cagoulés. Dans le cas contraire, cela signifie que les terroristes se moquent d'être identifiés et sont prêts à aller jusqu'au bout.

«Tout ce que j'ai retenu de ce stage, c'est que s'il y a un attentat terroriste, je meurs!» me lance un journaliste du New York Times, mon voisin au centre de presse aménagé pour les Jeux au centre-ville d'Athènes. Son sentiment est partagé par plusieurs collègues, cyniques comme savent si bien l'être les journalistes.

«Une bonne façon d'éviter les situations menaçantes est de se tenir à l'écart des zones dangereuses, telles que la planète Terre», a écrit Dave Barry, reporter au Miami Herald, avant de s'envoler courageusement pour Athènes.

Au cours de sa formation, l'instructeur a noté que plusieurs étaient réticents à prodiguer les premiers soins à des blessés. «Si votre collègue meurt et que vous ne faites rien, il ne va pas vous remercier», a souligné l'instructeur. Ce à quoi un journaliste a rétorqué que le collègue en question ne se plaindrait pas non plus.

Si plusieurs reporters prennent le stage avec un grain de sel, leurs patrons n'ont guère le coeur à la rigolade. Le réseau NBC, diffuseur officiel des Jeux, s'assure que ses employés ne portent aucun vêtement qui puisse trahir leur nationalité dès qu'ils s'aventurent hors de son complexe, à Athènes.

De rares journaux américains ont offert des masques à gaz et des combinaisons antichimiques à leurs reporters. Une mesure contre-productive, disent les experts, parce qu'en cas d'attaque chimique, un journaliste affublé d'un masque à gaz sera confondu avec le terroriste, ou assailli par ceux qui voudront s'emparer du masque!

Si les temps ne sont pas heureux pour cette planète, ils le sont sûrement pour Centurion RAS. Les instructeurs viennent à peine de quitter Athènes qu'ils mettent déjà le cap sur Washington, où ils prodigueront leurs conseils de survie aux correspondants affectés à la couverture des présidentielles. À 450$ la journée de formation et des clients à la pelle, les affaires n'ont jamais été aussi bonnes.