Isabelle Hachey : On n'a Rien Inventé       Mesurez votre audience

Collaboration spéciale Isabelle Hachey
La Presse, Montréal, Mercredi, 18 Août 2004

On n'a rien inventé

Olympie --

Les Jeux olympiques d'Athènes ont rendez-vous avec l'histoire. Aujourd'hui, l'épreuve du lancer du poids se déroule à Olympie, au coeur même du stade où les meilleurs athlètes du monde hellénique se sont affrontés, des siècles plus tôt.

Profitons-en pour déconstruire le mythe: non, les athlètes de la Grèce antique n'étaient pas de simples amateurs à la poursuite d'un noble idéal, aussi purs que l'huile d'olive dont ils s'oignaient le corps.

En réalité, les anciens jeux, qui se sont tenus à Olympie pendant plus d'un millénaire jusqu'à leur abolition, en 393 de notre ère, étaient eux aussi entachés par le «commercialisme», le dopage et les tricheries en tout genre.

Même le fondateur des jeux était un tricheur. La légende raconte que Pélops devait battre le roi Oinomaos dans une course de chars avant de pouvoir épouser la fille de ce dernier, Hippodamie. S'il perdait la course, il risquait la mort. Le roi ne bluffait pas: il avait déjà supprimé de la sorte 13 malheureux prétendants.

Tombée amoureuse du beau Pélops, Hippodamie soudoya le cocher de son père pour qu'il sabote le char royal. Pendant la course, une roue se détacha, provoquant un «accident» fatal. C'est ainsi que Pélops devint roi de la région, qu'il baptisa en toute modestie le Péloponnèse. Et, pour se faire pardonner des dieux, il organisa les Jeux olympiques en l'honneur de son défunt beau-père.

Évidemment, ceci est une fable, mais les athlètes de l'Antiquité étaient loin d'être parfaits, selon les historiens. Ils ingurgitaient des élixirs censés décupler leurs forces, avaient des ego démesurés et vendaient leurs talents aux plus offrants. Bref, ils étaient humains. Et la nature humaine n'a pas beaucoup changée depuis deux millénaires.

LES TRICHERIES

À Olympie, l'important n'était pas de participer, mais de gagner - sauf quand la défaite, arrangée d'avance, se révélait plus profitable. Comme aux Jeux modernes, certains athlètes transgressaient les règles. Ceux qui se faisaient prendre étaient flagellés en public, expulsés des jeux ou mis à l'amende.

L'argent ainsi recueilli servait à ériger des statues le long de la route menant au stade, une sorte de testament éternel à leur disgrâce. Au fil des siècles, le plus grand tricheur fut sans doute l'empereur romain Néron, proclamé gagnant d'une course de chevaux, en 67 de notre ère, alors qu'il était tombé de son char et n'avait même pas terminé l'épreuve.

L'APPÂT DU GAIN

Officiellement, les champions ne recevaient qu'une simple couronne d'olivier - une récompense plus appropriée pour une chèvre, avait remarqué un cynique de l'époque. En réalité, les athlètes victorieux à Olympie pouvaient s'attendre à toutes sortes de privilèges une fois de retour chez eux. Non seulement leur ville leur versait de grosses sommes et les exemptait d'impôts, mais ils recevaient d'innombrables faveurs, comme des amphores de vin et d'huile d'olive, des poèmes et des sculptures à leur gloire, des places au théâtre, des partenaires sexuels et des repas gratuits pour le reste de leur vie.

LES COMMANDITAIRES

On le sait, le nageur américain Michael Phelps s'était vu promettre un million de dollars par son commanditaire, Speedo, s'il réussissait à égaler Mark Spitz, lauréat de sept médailles d'or en 1972. Rien de nouveau sous le soleil d'Athènes. Six siècles avant notre ère, la ville grecque offrait 500 drachmes à ses champions olympiques - l'équivalent de 400000$ aujourd'hui. Adulés par les masses, les champions étaient même payés pour faire des apparitions publiques.

Par ailleurs, les disques utilisés à Olympie étaient gravés du nom de leurs concepteurs, une pratique que poursuivent allègrement les manufacturiers de sports modernes.

LE CULTE DE LA CÉLÉBRITÉ

La renommée des champions se prolongeait bien au-delà des jeux. Montés sur des chars, les athlètes victorieux faisaient une entrée triomphale dans leur ville, acclamés par la foule. Cela devait ressembler à l'accueil délirant qu'Athènes a servi, en juillet, aux footballeurs grecs qui venaient de gagner l'Euro au Portugal. Le champion des champions, le Mark Spitz des anciens jeux, c'était Milon de Crotone, un lutteur qui obtint six victoires olympiques consécutives.

Véritable réincarnation d'Hercule, Milon pouvait rompre une corde nouée autour de sa tête en retenant son souffle et en faisant saillir les veines de ses tempes - du moins, c'est ce que raconte la légende.

LES JUGES INCOMPÉTENTS

Elle ne s'en doute peut-être pas, mais Sylvie Fréchette est la digne héritière d'un lutteur de l'Antiquité, Léon d'Ambracie. Comme la nageuse québécoise à Barcelone, le pugiliste grec fut frustré de sa couronne d'olivier en raison d'une erreur commise par deux arbitres, appelés les Hellanodices. Le lutteur lésé porta sa cause devant la Boulé d'Olympie - l'ancêtre, si l'on veut, du Comité international olympique (CIO). Hélas, la Boulé n'avait pas le pouvoir de renverser la décision des juges fautifs, auxquels elle imposa néanmoins une lourde amende. Comme la nageuse américaine qui quitta Barcelone une médaille d'or au cou, le lutteur gagnant, Eupolemos d'Elis, conserva sa précieuse couronne. On lui érigea même une statue à Olympie.

LE DOPAGE

Ben Johnson n'a rien inventé. Les anciens athlètes n'avaient peut-être pas accès aux stéroïdes et aux autres produits dopants sophistiqués du monde moderne, mais ils ingurgitaient des champignons, de l'ail et de l'alcool pour améliorer leurs performances et soulager la douleur causée par leurs blessures. Certains avalaient des potions concoctées par des alchimistes et jetaient des sorts à leurs adversaires. D'autres, plus malins, boudaient le traditionnel régime de pain, de fromage et d'olives au profit de viandes rouges, riches en fer. Ils devenaient plus gros et plus forts, mais la chose froissait l'élite culturelle de l'époque. Socrate, entre autre, déplorait cette diète préjudiciable, selon lui, à la santé et à la beauté du corps de l'athlète.

LE SPORT PROFESSIONNEL

Dès le V siècle avant J.-C., les athlètes n'étaient plus des amateurs s'affrontant simplement pour l'honneur, mais des professionnels qui s'entraînaient à plein temps - et qui faisaient beaucoup d'argent. Certains vendaient leurs talents à des villes rivales, comme le font aujourd'hui nos joueurs de hockey. Syracuse, par exemple, convainquit le sprinter Astylos d'abandonner sa ville natale, Crotone, et de courir sous sa bannière. À Crotone, les fans d'Astylos, pris d'une rage destructrice que n'auraient pas reniée les hooligans, réduisirent la statue de leur ancien héros en miettes, en plus de convertir sa maison en prison. «De tous les maux dont souffre la Grèce, il n'en est de pire que la race des athlètes», se désola le poète tragique Euripide.

LES SACRIFICES

Au quatrième jour des anciens jeux, qui en comptaient cinq, c'était l'hécatombe. Cent boeufs étaient immolés sur l'autel érigé à la gloire de Zeus, à qui l'on offrait aussi des sangliers en sacrifice. Deux milles ans plus tard, les groupes de défense des animaux accusent les autorités d'Athènes d'avoir empoisonné des centaines, voire des milliers de chats et de chiens errants, question de nettoyer les rues de la capitale avant la tenue des Jeux olympiques. Un massacre des temps modernes que la ville affirme ne jamais avoir planifié, encore moins avoir mis à exécution.

LES DISCIPLINES INDIGNES

Les Jeux modernes ont eu leur épreuve de tir à la corde, abolie dans les années 1920. Ils ont maintenant le ping-pong et le volley-ball de plage, que les puristes aimeraient bien voir disparaître du programme olympique. Mais, si plusieurs disciplines ont traversé les âges, comme la course, la lutte, la boxe et le lancer du disque, les anciens jeux comprenaient, eux aussi, des épreuves controversées. L'apene, par exemple. Cette course de chars tirés par des mules, instaurée en 500 avant J.-C., était si impopulaire qu'elle fut supprimée du programme seulement 56 ans plus tard!