Isabelle Hachey : Rendez-vous à Pékin       Mesurez votre audience

Collaboration spéciale Isabelle Hachey
La Presse, Montréal, Samedi, 28 Août 2004

Rendez-vous à Pékin

Athènes --

«Quand j'ai marché le parcours d'obstacles avant la compétition, j'ai regardé au ciel et je me suis dis : Ben, où es-tu quand j'ai besoin de toi ?»

Ian Millar s'ennuie. Hier, à la finale de sauts d'obstacles des Jeux d'Athènes, le cavalier le plus décoré de l'histoire du Canada pensait à Big Ben, son cheval, son partenaire, son complice. Mais le légendaire géant belge a disparu depuis longtemps. Sans lui, Ian Millar a dû se contenter de la 24e place.

C'est l'Irlandais Cian O'Connor qui a raflé l'or, tandis que l'Américain Chris Kappler et le Brésilien Rodrigo Pessoa, à égalité, se sont disputés l'argent dans un «barrage», un parcours éliminatoire. M. Kappler a finalement dû se contenter du bronze, car son cheval s'est blessé à la mi-parcours.

Photo PC

Âgé de 57 ans, Ian Miller est évidemment l'athlète le plus vieux de la délégation canadienne à Athènes.

Ian Millar n'a peut-être pas gagné de médaille, mais celui que l'on surnomme «Capitaine Canada» a quand même brisé un record à Athènes. Croyez-le ou non, il s'agit de ses huitièmes olympiades. À 57 ans, c'est le plus vieil athlète de la délégation canadienne. Ses premiers Jeux, c'était ceux de Munich, en 1972. La plupart des athlètes présents à Athènes n'étaient pas encore nés.

Ian Millar a été deux fois champion du monde, a gagné 150 Grand Prix, a obtenu des millions en bourses. Pourtant, jusqu'ici, les médailles olympiques lui ont toujours échappé. On ne peut certainement pas l'accuser de ne pas avoir essayé. On pourrait comprendre qu'il songe à la retraite, qu'il renonce pour de bon à monter sur le podium. Pas question, dit-il. Rendez-vous à Pékin en 2008 !

«C'est très certainement mon plan», a confié le cavalier ontarien à La Presse peu après avoir terminé son parcours d'obstacles sur Promise Me, un pur-sang hollandais de 10 ans en effet prometteur, mais encore un peu vert. «Si je suis encore en un seul morceau, je serai à Pékin», assure-t-il, soulignant que, dans quatre ans, Promise Me aura en plein «le bon âge».

Millar, lui, aura 61 ans. Ne sera-t-il pas un peu trop vieux pour participer à des Jeux olympiques ? «Il n'y a pas de règles à ce sujet !» dit-il en riant. Pourtant, les lunettes, les cheveux gris sous la casquette rouge «Canada», ce n'est pas vraiment l'image que l'on se fait d'un athlète olympique...

«Mon âge est souvent un avantage», ajoute-t-il, plus sérieux. «À cause de l'expérience. Quand je marche un parcours et que j'entends les commentaires des autres cavaliers, je sais qu'ils n'ont pas toujours raison (à propos du nombre de foulées entre les obstacles, de la façon d'attaquer un virage, etc.) Et, dès que la compétition commence et que quelques chevaux font le parcours, ils décident effectivement de changer leurs plans.»

En fait, la grande angoisse de Millar, ce n'est pas le temps qui passe, mais plutôt la crainte de ne jamais repasser une bride au cou d'un cheval de la trempe de Big Ben. C'est avec le bel alezan de 17,3 mains qu'il a raflé deux Coupes du monde, en 1988 et en 1989. C'est avec lui qu'il a gagné deux championnats aux Jeux panaméricains. C'est avec lui, toujours, qu'il a participé à trois olympiades et qu'il a été admis au Temple de la renommée des sports du Canada.

«Nous étions des partenaires, mais aussi des amis très proches», raconte Millar, qui admet penser à Big Ben «tous les jours» depuis qu'un vétérinaire s'est résigné à mettre fin à ses souffrances, par une triste nuit de décembre 1999. Le hongre de 23 ans, retraité depuis déjà cinq ans, souffrait de graves coliques - la maladie la plus meurtrière du monde équin.

«Il y a tellement de cavaliers qui, toute leur vie, ont eu de bons chevaux et de bonnes carrières mais n'ont jamais eu de grand cheval. Pour moi, Big Ben était ce grand cheval. J'en ai eu un, et il m'en faut un deuxième. Nous vivons d'espoir, nous continuons à chercher cet autre Big Ben.»

Est-il vraiment possible de recréer ce parfait duo, cette prodigieuse chimie entre un cavalier et sa monture ? N'est-ce pas le genre de chose qui n'arrive, justement, qu'une fois dans une vie ? «Il faut y croire. Je ne dis pas que Promise Me n'est pas cet autre Big Ben. Si un cheval et une personne ont l'attitude qu'il faut pour continuer à apprendre, tout est possible. Et Promise Me aime apprendre. (...) C'est un cheval fabuleux. Qui sait ce que réserve l'avenir ?»

Et puis, les nostalgiques de Big Ben ne veulent peut-être pas s'en souvenir, mais le remarquable pur-sang belge n'a pas toujours été ce cheval touché par la grâce qui semblait voler au-dessus des obstacles. «Tout le monde se souvient des grands moments de Big Ben, mais pas des apprentissages, des moments difficiles et même désastreux avant qu'il ne devienne célèbre !»

Qu'il trouve ou pas un remplaçant à la hauteur de Big Ben, Ian Millar n'a pas à craindre l'avenir. Quand il accrochera enfin ses éperons, d'autres prendront la relève. Ses deux enfants, Jonathon et Amy, sont en effet cavaliers professionnels et habitent à la ferme familiale de Perth, en Ontario. De quoi porter le nom de Millar jusqu'aux Jeux olympiques de 2040, au moins.