Isabelle Hachey : Powell Killer Go Home       Mesurez votre audience

Collaboration spéciale Isabelle Hachey
La Presse, Montréal, Dimanche, 29 Août 2004

« Powell killer go home »

Athènes --

Pour les uns, c'était un formidable coup de pub. Pour les autres, c'était terriblement embarrassant. En tout cas, c'était difficile à manquer. Les Athéniens se sont réveillés hier matin avec une énorme banderole accrochée au rocher de l'Acropole, qui surplombe le centre-ville. «POWELL KILLER GO HOME», lisait-on sur la bannière, ornée de la faucille et du marteau et déployée en cachette pendant la nuit.

Colin Powell n'aura pas à se plier à la requête des communistes: craignant que sa présence ne provoque des manifestations violentes, le secrétaire d'État américain a plutôt décidé d'annuler carrément sa visite dans la capitale grecque. Il n'assistera donc pas comme prévu à la cérémonie de clôture des Jeux, ce soir.

L'annonce est survenue hier, au moment où les premiers rayons du soleil se levaient sur le Parthénon, quelques heures seulement après une manifestation qui avait plutôt mal tourné dans les rues d'Athènes. Officiellement, l'annulation de la visite n'a rien à voir avec cette manif; elle serait due à une importante charge de travail qui contraint M. Powell à rester à Washington.

Vendredi soir, des centaines de manifestants étaient descendus dans les rues du centre-ville pour protester contre la visite de M. Powell et contre l'impérialisme américain. Devant des touristes abasourdis, ils avaient allumé des feux, lancé des pierres aux policiers et frappé des journalistes étrangers. Des brigades antiémeute avaient utilisé des grenades lacrymogènes pour les disperser.

Ils ont remis cela hier matin. Répondant à l'appel du Parti communiste, environ un millier de militants ont défilé à nouveau dans les rues en scandant «Américains, assassins des peuples!» avant de se disperser sans autre incident.

Ces manifestations sont fort gênantes pour les autorités grecques. On a beau être contre la guerre en Irak, les slogans antiaméricains vociférés par les militants d'extrême gauche ternissent un peu plus l'image des Grecs, qui ont souvent paru comme une nation au patriotisme étriqué au cours de ces olympiades.

À plusieurs reprises, pendant les Jeux, les spectateurs ont hué des athlètes uniquement parce qu'ils défendaient les couleurs des États-Unis. Souvent, ils n'en ont eu que pour les leurs. Quand l'haltérophile Kaki Kakhashavillis a fait chou blanc, par exemple, les gradins se sont vidés bien avant que Milen Dobrev, un Bulgare, ne décroche la médaille d'or.

Des spectateurs furieux ont lancé des bouteilles dans le ring de boxe quand leur héros, Elias Pavlidis, a perdu en quart de finale contre l'Égyptien Ahmed Ismail, qui a été forcé de fuir sans demander son reste.

Jeudi, les spectateurs ont retardé le départ de la course de 200 mètres pour protester contre l'absence de Costas Kenteris, le fameux coureur qui s'est retiré des Jeux après avoir omis de se présenter à un contrôle antidopage. Ils ont sifflé les athlètes et ont scandé «Hellas» (Grèce) pendant de longues minutes.

«Le comportement du public a été une honte», affirmait le lendemain le quotidien Filathlos. «Les Jeux olympiques sont une célébration de l'amitié entre les nations. Les Grecs ont établi cette célébration il y a des milliers d'années, mais la nuit dernière ils l'ont eux-mêmes ternie», tranchait le quotidien.

«C'était une réaction typiquement grecque, avec une charge émotionnelle et patriotique », estimait pour sa part le journal Kathimerini. En fait, pour bien des Grecs, le scandale Kenteris, c'est la faute des États-Unis. La presse a souvent affirmé que les Américains avaient menacé de se retirer des Jeux si le sprinter ne faisait pas l'objet de tests antidopage. Dans un monde sportif dominé par le dopage, la seule erreur de Kenteris, estiment ses partisans, aura été de se faire prendre.

Il faut dire que les Grecs sont de grands adeptes de la théorie du complot. La dernière rumeur, c'est que l'équipe de football irakienne a perdu exprès pour faire dérailler les plans du président Bush, qui comptait se rendre à Athènes pour assister au triomphe des Irakiens, libérés grâce à lui. M. Bush serait alors rentré en héros dans son pays, juste à temps pour la convention républicaine...

Pendant les préparatifs chaotiques des Jeux, les critiques de la presse étrangère ont largement été perçues en Grèce comme une basse manoeuvre visant à forcer les autorités grecques à allouer de lucratifs contrats de sécurité à des firmes américaines.

Fin juillet, un millier de personnes ont manifesté à Athènes contre la «dérive sécuritaire des Jeux», et en particulier contre les renforts de l'OTAN, considéré en Grèce comme le bras armé des États-Unis. En fait, la nation hellénique n'a pas encore pardonné à Washington son soutien à la dictature des colonels (1967-1974).

Mais il n'y a pas que les Américains qui soient victimes du nationalisme plutôt robuste des Grecs. Les nouveaux immigrants ont du mal à s'intégrer. Parmi les épisodes les plus indignes, celui d'Odysséas Cenaï. Meilleur élève de son collège, il devait porter le drapeau grec dans un défilé de la fête nationale, en octobre. Il en a été empêché simplement parce qu'il est albanais. Des élèves et leurs parents avaient occupé son collège, au nord du pays, pour bloquer l'outrageux projet!

En mai, le Centre Simon Wiesenthal a mis en garde les Juifs qui planifiaient de se rendre aux Jeux d'Athènes, n'hésitant pas à qualifier la Grèce de «plus grand producteur d'antisémitisme en Europe».

Hier, altermondialistes, anarchistes et communistes jubilaient à l'annonce de l'annulation de la visite de Colin Powell. Il s'agit peut-être en effet d'un succès pour les militants de tous poils, mais c'est un triste revers pour ceux qui avaient espéré, pour ces olympiades, présenter l'image d'une Grèce plus tolérante.