Isabelle Hachey : Péril Jaune d'Athènes       Mesurez votre audience

Collaboration spéciale Isabelle Hachey
La Presse, Montréal, Jeudi, 19 Août 2004

Le péril jaune

Athènes --

Le premier, un gros moustachu, n'avait pas de monnaie - pas un sou noir - et m'a imposé une longue tournée dans sa bagnole déglinguée pour en trouver.

Le deuxième, un magicien, a sorti un supplément de sept euros de son chapeau. Le troisième, un fumeur invétéré et bientôt incurable, m'a déposée rue Kifisias alors que j'avais demandé Kifisiou, je l'avais écrit sur un bout de papier, la gare d'autobus de Ki-fi-si-ou, j'avais même dessiné un bus, une vraie oeuvre d'art. Il ne l'a peut-être pas vu à travers la fumée.

Évidemment, la rue Kifisias était à l'autre bout de la ville.

Ils sont terribles. Malgré les vaillants efforts du gouvernement grec pour les mettre au pas avant les Jeux olympiques, les 15 000 chauffeurs de taxi d'Athènes demeurent une espèce indomptable. Un troupeau sauvage au large dans la capitale, sillonnant les rues à la recherche de leurs proies. Inévitablement, les touristes représentent, pour ces chacals jaunes, des morceaux de choix.

Le meilleur conseil que les organisateurs des Jeux d'Athènes devraient donner aux visiteurs, c'est de fuir les taxis comme la peste, d'autant plus que la ville peut maintenant compter sur deux nouvelles lignes de métro et un tramway ultramoderne. Mais le réseau de transport public reste sommaire et, parfois, il faut se résigner à prendre un taxi - une épreuve d'endurance si éprouvante qu'elle mérite une place au programme des Jeux d'Athènes, parmi les sports de présentation.

Les difficultés commencent avant même que vous ne soyez en voiture, un véritable tacot la plupart du temps. Héler un taxi à Athènes est un exercice laborieux. Le chauffeur ralentit, puis baisse sa vitre à votre hauteur. Du trottoir, vous devez lui crier votre destination. Si le chauffeur n'est pas intéressé, il appuie sur le champignon sans vous accorder un autre regard. Parfois, il a la bonté de vous ouvrir la porte de son antre.

C'est là que les vrais ennuis commencent.

Athènes est probablement la seule capitale d'Europe où les chauffeurs de taxi acceptent de prendre plusieurs passagers à bord s'ils vont tous dans la même direction (ou pas). C'est peut-être bon pour l'environnement - quoique, avec tous les détours que cela implique, il soit permis d'en douter - mais c'est surtout bon pour le portefeuille du chauffeur, qui demande évidemment le plein tarif à tout le monde plutôt que de diviser la facture entre les passagers.

Les taxis d'Athènes n'obéissent pas plus aux limites de vitesse qu'aux règles d'hygiène de base. Ils n'ont que faire du code de la route. Une main sur le volant, l'autre en train de rouler une cigarette, ils parcourent les rues de la ville à toute vitesse. Ils ne s'arrêtent pour rien ni personne: ni pour les feux rouges, ni pour les piétons, ni pour les autres automobilistes. À la place, ils klaxonnent. Furieusement. Et, quand ils sont pris dans les bouchons, ils sont prêts à tout pour en sortir.

La seule bonne nouvelle, c'est que lorsque le chauffeur n'essaie pas de vous rouler (et ça existe), la course est bon marché: à peine quelques euros pour traverser la ville entière. Rien à voir avec les inabordables (et impeccables) black cabs de Londres, ni même avec nos modestes taxis montréalais. Mais voilà, à ce prix-là, pour pouvoir espérer faire un peu d'argent, les chauffeurs athéniens doivent couvrir de longues distances tout en tentant de franchir le mur du son.

C'est le mode de transport le plus excitant en ville, incluant le parachutisme sans parachute, s'extasie un collègue journaliste. Les guides de voyages soulignent que l'expérience athénienne ne serait pas complète sans un tour de taxi. Ce serait la meilleure façon d'expérimenter, de l'intérieur, le chaos urbain de la capitale. Après tout, on se retrouve entre des mains expertes, bien que déchaînées.

Les taxis athéniens sont la caricature d'une Grèce arriérée, un peu tiers-mondiste, qui résiste envers et contre tous à la modernité européenne. C'est peut-être «typique», mais ça n'amuse pas les autorités grecques, surtout au moment où les projecteurs du monde sont tournés vers Athènes. En prévision des Jeux, le gouvernement a voulu forcer les taxis à délivrer des reçus par des machines automatisées.

Les chauffeurs ont répliqué par une série de grèves qui ont paralysé le centre de la capitale. Pas question d'adopter cette mesure ignoble, qui les empêcherait non seulement d'escroquer les touristes, mais aussi de frauder le fisc! Face au tollé, le gouvernement a renvoyé son projet aux calendes grecques.

De son côté, le comité organisateur des Jeux (ATHOC) a offert des cours d'étiquette, de langue et... de conduite automobile à des milliers de chauffeurs, espérant peut-être qu'ils se transforment en êtres polis, efficaces et honnêtes en quelques mois. Nettoyer les écuries d'Augias aurait été une tâche plus facile.

Aux grands maux les grands remèdes, s'est finalement dit l'ATHOC. Seuls les véhicules portant la mention «taxi olympique» ont l'autorisation de s'approcher des lieux de compétitions. Pour obtenir cette mention, les taxis doivent être propres comme des sous neufs et offrir l'air climatisé en permanence. Les heureux élus peuvent exiger un supplément olympique de trois euros.

Ce qui devait arriver arriva. Tous les chauffeurs profitent de l'édit de l'ATHOC pour exiger le supplément, qu'ils soient au volant d'une Mercedes de l'année ou d'une antique Lada. Inondé de plaintes, le syndicat des chauffeurs vient de rappeler ses membres à l'ordre, les suppliant de «sauvegarder par leur comportement la crédibilité de la profession et la bonne image du pays». Une cause perdue d'avance.