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Collaboration spéciale Isabelle Hachey
La Presse, Montréal, Jeudi, 26 Août 2004

La ville sous la ville

Athènes --

Le moins qu'on puisse dire, c'est que les Athéniens savent prendre le métro avec classe. Les stations du centre-ville, construites en prévision des Jeux olympiques, sont de véritables petits musées, qui exposent les trésors archéologiques découverts pendant les travaux d'excavation. Au son de la musique classique diffusée dans les stations de marbre gris, les Athéniens se rendent au boulot en passant devant les aqueducs, amphores et autres vestiges de la vie quotidienne de leurs ancêtres.
 

Photo AP

Le chantier de construction du métro a été à l'origine du plus grand projet de fouilles
 archéologiques jamais entrepris à Athènes.

Les travaux du métro, entrepris il y a plus de 10 ans, n'ont d'équivalent nulle part au monde. Ils sont à l'origine du plus grand projet de fouilles archéologiques jamais entrepris à Athènes. Depuis 2000, la construction des stades, complexes sportifs et autres installations olympiques ont aussi mis au jour des milliers de vestiges qui ont enrichi le patrimoine archéologique de la capitale grecque.

Habitée depuis six millénaires, Athènes est un paradis pour les archéologues, mais un enfer pour les constructeurs. Pour protéger la ville sous la ville, l'érection de la moindre remise sur le moindre terrain privé doit d'abord obtenir le feu vert du ministère de la Culture. Presque tous les projets de construction majeurs sont paralysés, souvent pendant plusieurs années, par des découvertes accidentelles.

«C'est un miracle qu'on ait été prêts à temps pour les Jeux!», rigole Mary Pandou, responsable des découvertes au ministère de la Culture. «Les découvertes archéologiques expliquent en partie pourquoi les chantiers olympiques ont pris tant de retard.» Forcément, elles ont aussi alourdi le budget initial des Jeux, qui coûteront plus de sept milliards d'euros aux contribuables grecs.

Découvertes et maux de tête

Les découvertes ont été tout aussi considérables que les maux de tête. Le tracé du métro a dû être modifié à trois reprises pour contourner des sites de fouilles. La «Grande Promenade», une voie piétonne qui longe l'Acropole, a accumulé de nombreux retards en raison des vestiges qui parsemaient sa route. «Le Conseil central des archéologues est très dur, très strict, raconte Dora Galanis, responsable du projet. Il voulait donner son opinion sur chaque petite pierre retournée!»

Ces embrouillaminis expliquent pourquoi, jusqu'ici, Athènes n'avait pas eu de métro digne de ce nom. Chaque fois que les autorités avaient tenté de planter leurs pelles dans la terre, elles avaient été bloquées dans leur élan par la découverte de ruines, poteries, tombes et autres vestiges. Chaque fois, si les historiens exultaient, les entrepreneurs se retrouvaient pris dans un cauchemar bureaucratique.

Condition absolue

Dans cette ville éprouvée par de fréquents embouteillages, la construction du métro était toutefois une condition absolue à l'obtention des Jeux. Cette exigence a certes procuré la poussée qu'il fallait pour mener le projet à terme mais, dans la frénésie des préparations, plusieurs artéfacts ont été détruits.

La bonne nouvelle, c'est qu'au moins autant ont été préservés. «Malgré les pressions des constructeurs, nous avons pris notre temps pour bien faire notre travail, assure Mme Pandou. Il n'est pas toujours nécessaire de préserver un site tout entier. Nous devons protéger les monuments les plus significatifs.»

Les travaux d'excavation ont mis au jour des vestiges remontant jusqu'à l'époque néolithique, d'anciennes routes, des bains romains, des aqueducs byzantins, des fonderies de bronze, des mosaïques, des objets de la vie quotidienne comme des vases, des assiettes et des jouets en argile. Station Syntagma, face au parlement grec, un plan de coupe vitré montre le fil des siècles, strate par strate. Au centre, un squelette étendu dans son sarcophage jette un regard vide sur les passants.

Les archéologues ont aussi découvert la tombe d'un chien qui fut sans doute fort regretté par son riche propriétaire, puisque ce dernier l'enterra avec un collier de bronze. Non loin, les ruines d'une large pièce remplie de centaines de lampes à l'huile et décorée de scènes érotiques demeurent une énigme pour les experts. Le site archéologique de la station Syntagma, l'un des plus importants jamais découverts à Athènes, a été transféré sur un campus universitaire aménagé pour l'occasion.

«La construction du métro nous a permis d'en savoir plus sur la topographie de l'ancienne cité d'Athènes, dit Mme Pandou. Jusqu'ici, on n'avait jamais creusé sous les rues de la ville moderne.» Ailleurs, les innombrables chantiers olympiques, non seulement dans la capitale, mais dans toute la région de l'Attique, ont fourni un fabuleux terrain de jeu aux archéologues.

Les travaux du nouveau centre hippique de Markopoulo, à 40 kilomètres d'Athènes, ont ainsi déterré des routes anciennes, des fermes, des tombes, des petits temples et des céramiques, qui ont permis de mieux comprendre comment vivaient les communautés agricoles de la Grèce antique.

Le site de canoë-kayak a dévoilé trois maisons datant de 28 siècles avant notre ère. La construction du stade, dans la banlieue de Maroussi, a aussi permis de découvrir quelques vestiges, dont certains sont exposés à l'intérieur du stade.

Même chose au nouvel aéroport d'Athènes, construit sur les ruines d'un village préhistorique (entre autres), et qui exhibe 170 trésors archéologiques pour le bénéfice des passagers. Voilà une façon originale de s'instruire en voyageant.