Isabelle Hachey
: Irak rabroue Bush
Collaboration spéciale Isabelle
Hachey
La Presse, Montréal, Mercredi, 25 Août 2004
Les footballeurs irakiens rabrouent Bush...
Thessalonique --
Ce n'était
pas faute d'encouragements. Le stade de Thessalonique avait beau être à moitié
désert, hier soir, il semblait plein à craquer tant les partisans de l'équipe de
football irakienne étaient déchaînés.
Mais, à la fin, chants et tambours n'auront rien pu y faire. Leurs héros
ont dû s'incliner devant les Paraguayens, qui l'ont emporté 3-1, s'assurant du
coup une place en finale contre l'équipe argentine.
Ils y ont cru longtemps. À la 90e minute, il fallait voir les visages
dépités dans les gradins. Pour ces centaines de partisans, exilés irakiens en
Europe pour la plupart, c'était un peu plus qu'un simple match de football.
C'était une sorte de proclamation. «On aurait tellement aimé ne pas se faire
battre, pour une fois», confie l'un d'eux, la mine basse, un drapeau irakien
jeté sur les épaules.
Pour les joueurs, néanmoins, l'aventure olympique n'est pas tout à fait
terminée. La semaine dernière, ils ont étonné le monde et comblé de joie une
nation entière en se frayant un chemin jusqu'en demi-finale. Demain, ils ont
encore une chance de gagner le bronze, s'ils parviennent à battre les Italiens.
L'Irak obtiendrait alors la seconde médaille olympique de son histoire,
après celle de bronze gagnée par l'haltérophile Aziz Abdul Wahid aux Jeux de
Rome, en 1960. De quoi célébrer, malgré une ombre au tableau: en cette saison
électorale, les athlètes irakiens n'ont pas échappé à la récupération politique.
À deux reprises, la semaine dernière, le président George Bush a fait
allusion aux succès de l'équipe pour justifier la politique étrangère
américaine. «Juste l'image de l'équipe de soccer irakienne jouant aux
olympiades, c'est fantastique, n'est-ce pas?» a-t-il lancé vendredi, alors qu'il
faisait campagne en Oregon.
Les footballeurs irakiens, en tout cas, sont loin de trouver cela
fantastique. Ils n'ont absolument aucune envie de servir d'instrument de
propagande électorale à l'homme qui a mené une guerre dévastatrice contre leur
pays.
«Je n'ai pas de problèmes avec le peuple américain, mais plutôt avec ce
que les États-Unis ont fait à l'Irak: tout détruire. Qu'est-ce que la liberté
quand je vais au stade et qu'il y a des fusillades dans la rue?» a demandé
l'entraîneur de l'équipe, Adnan Hamad Majeed, au magazine américain Sports
Illustrated.
«Pour être honnête, même notre joie de gagner n'est pas une joie parce
que nous nous inquiétons des problèmes auxquels notre peuple, là-bas, continue à
affronter chaque jour. Pour dire la vérité, nous ne sommes pas vraiment
heureux», a ajouté l'entraîneur, lundi, en conférence de presse à Thessalonique.
Le joueur du centre Ahmed Manijid, 22 ans, a été encore plus dur envers
le président Bush: «Comment rencontrera-t-il son créateur après avoir massacré
tant d'hommes et de femmes? Il a commis tant de crimes!»
M. Manijid, de Falloudja, a affirmé que s'il ne jouait pas au soccer, il
combattrait «certainement» au sein de la résistance. «Je veux défendre ma
maison. Si des étrangers envahissent les États-Unis et que les gens résistent,
est-ce que ça veut dire qu'ils sont des terroristes? (À Falloudja), tout le
monde a été classé terroriste. Ce ne sont que des mensonges. Les gens de
Falloujda sont parmi les meilleurs d'Irak.»
Qu'importe les états d'âme des athlètes; flairant le filon électoral,
l'équipe Bush est allée jusqu'à utiliser les drapeaux irakien et afghan dans une
publicité électorale diffusée aux États-Unis pendant les Jeux d'Athènes. «Dans
ces Olympiques, il y a deux nouvelles nations libres, et deux régimes
terroristes en moins», dit le narrateur alors que les drapeaux flottent à
l'écran.
«On participe aux Jeux olympiques depuis 1948, ça n'a jamais rien eu à
voir avec la liberté», souligne pourtant le secrétaire général du Comité
olympique irakien, Tiras Odisho, en entretien téléphonique avec La Presse.
Reste que s'ils ne veulent pas aider George W. Bush à se faire réélire en
novembre, les athlètes irakiens admettent ne pas regretter Uday Hussein, le fils
du dictateur déchu, qui a été abattu par les forces américaines l'an dernier à
Mossoul.
Lorsqu'il était président du Comité national olympique, Uday Hussein
torturait les athlètes qui osaient ne pas toujours gagner. Le soccer était sa
passion... et sa plus grande victime. L'une de ses «punitions» les plus cruelles
était d'obliger les footballeurs qui l'avaient déçu à frapper des ballons coulés
dans le béton.
Que l'équipe de football irakienne soit parvenue à se qualifier pour les
Jeux d'Athènes est, en soi, un véritable exploit. Les joueurs manquent
d'équipement et d'argent, et ils s'entraînent dans un pays encore secoué par les
violences.
Ils disputent leurs matchs en Jordanie, les autres nations refusant de se
rendre à Bagdad. La dernière fois qu'une équipe irakienne s'était qualifiée pour
les Jeux, c'était en 1988.
Les deux premières victoires de l'équipe, contre le Portugal et
l'Australie, ont été dûment célébrées à Bagdad, ville passionnée de soccer.
Débordant de joie, les Irakiens ont envahi les rues de la capitale, tirant des
coups de feu en l'air et scandant que «Dieu est grand». Les deux matchs ont mis
un baume sur leurs malheurs, alors que de féroces combats se poursuivent au
coeur de la ville sainte de Najaf.
L'équipe irakienne doit une bonne part de son succès à son ancien
entraîneur, Bernd Stange. Hélas, l'Allemand n'est pas en Grèce pour goûter aux
fruits de son labeur. Il y a un mois, il a été forcé de céder sa place à M.
Majeed, un homme de confiance du nouveau président de la ligue de soccer
irakienne, Hussein Saïd. Ce dernier, un ancien footballeur proche du régime
déchu, est accusé d'avoir sélectionné de «mauvais» joueurs pour les soumettre
aux tortures d'Uday Hussein.
M. Stange avait durement critiqué la nomination de M. Saïd à la tête de
la ligue. Depuis, son salaire avait été gelé, son chauffeur avait été assassiné,
et le gouvernement lui avait fortement conseillé de quitter l'Irak avant d'être
tué à son tour. M. Stange est donc retourné en Allemagne. Mais cette sombre
affaire, M. Bush se garde bien d'en faire part à l'électorat américain.