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Immigration, Problème Conservateur

Collaboration spéciale Isabelle Hachey
La Presse, Montréal, Lundi, 02 Mai 2005
Grande-Bretagne

L'immigration, « le » problème des conservateurs

Londres --

PHOTO AP
Michael Howard, chef du Parti conservateur britannique

Si le Parti conservateur britannique devait adopter un slogan à l'image de sa campagne électorale, ça ressemblerait probablement à : « Ce soir, on fait peur au monde. »
    à en croire les tories, la Grande-Bretagne est sur le point d'être submergée par une énorme vague d'immigrants et de réfugiés -- un raz-de-marée qui diluera à jamais ce qui fait la noble britishness de l'île, et bien pire encore.
    Mais la carte de la peur jouée sans retenue par les conservateurs ne semble pas être un atout très convaincant auprès des Britanniques : les « bleus » se dirigent tout droit vers une troisième défaite consécutive aux élections du 5 mai.
    La débâcle du vénérable parti de Churchill et de Thatcher est sans précédent. Il n'y a pas si longtemps, c'était le parti « naturel » du pouvoir en Grande-Bretagne. Entre 1886 et 1997, les tories ont gouverné pendant 80 ans. Lorsqu'ils devaient se résigner aux bancs de l'opposition, ce n'était que pour mieux rebondir.
    Mais depuis 1997, quand Tony Blair a emménagé a Downing Street après avoir repositionné un « New Labour » au centre droit du spectre politique, les tories poursuivent leur traversée du désert. Depuis  John Major, trois leaders sans stature ni charisme se sont succédé à la tête du parti, récoltant défaite sur défaite.
    Après William Hague et Iain Duncan Smith, c'est au tour de Michael Howard de mener des troupes démoralisées et vieillissantes vers une improbable victoire. Après l'humiliante défaite des élections de 2001, la présidente du parti, Theresa May, a bien prévenu les conservateurs qu'ils devaient se débarrasser de leur image de nasty party s'ils voulaient un jour reprendre les rênes du pouvoir. Peine perdue. « Les tories, jadis puissants, en sont réduits à japper derrière les tabloïds, dont le principe de marketing est que la peur vend mieux que le sexe », se désole Nick Cohen, chroniqueur à The Observer.
    C'est ainsi que M. Howard, lui-même fils fils d'immigrés juifs, promet de bloquer le « flot » d'immigrants et de demandeurs d'asile en imposant des contrôles stricts et en retirant le pays des conventions de Genève sur les réfugiés. Son discours populiste s'est attiré les critiques de l'ONU, de l,Association des officiers de police, de l'archevêque de Canterbury et même de la Confédération de l'industrie britannique (CBI).
    S'il est élu, M. Howard promet de consulter la CBI pour déterminer combien d'immigrants auront le droit de s'établir au pays chaque année. La Confédération a rétorqué qu'elle ne croyait pas aux quotas, qu'elle jugeait le plan conservateur impossible à mettre en pratique et qu'elle considérait l'immigration comme essentielle à la croissance économique du pays.
    Cette rebuffade servie par une alliée naturelle fut gênante, mais pas autant que les dérapages de certains tories trop enthousiastes dans leur campagne anti-immigration.  La publicité du candidat Bob Spink, par exemple, se lisait comme suit : « What part of send them back don't you you understand, Mr. Blair ? » (« Qu'est-ce que vous ne comprenez pas dans la phrase renvoyez-les chez eux, M. Blair ? »). M. Spink a vite été rappelé à l'ordre, même si sa publicité représentait un indéniable progrès par rapport au slogan d'un prédécesseur, qui prévenait dès 1964 : « If you want a nigger for a neighbour, vote Labour » (littéralement : « Si vous voulez un nègre comme voisin, votez travailliste. »)
    Ce n'est pas d'hier que les conservateurs jouent la carte raciale pour se faire élire. Tous les Britanniques se souviennent du tristement célèbre discours d'Enoch Powell sur l'immigration, en 1968, qui finirait dans le désordre civil et les « rivières de sang ». Juste avant d'être portée au pouvoir, en 1979, Margaret Thatcher avait affirmé que les Britanniques étaient « effrayés à l'idée que ce pays puisse être envahi par des gens de cultures différentes ».
    Mais la future dame de fer avait alors beaucoup d'autres choses à dire sur ce qu'elle avait l'intention d'accomplir pour métamorphoser la Grande-Bretagne (que l'on ait aimé ou pas cette métamorphose, c'est une autre histoire). Or, pour M. Howard, le contrôle de l'immigration n'est pas qu'une promesse électorale parmi d'autres. C'est son seul et unique thème de campagne. Il est vrai que l'immigration est le seul enjeu, sur 10, où les conservateurs ont une forte longueur d'avance sur les travaillistes dans les sondages.
    Abreuvés chaque jour des délires paranoïaques de leurs tabloïds, les Britanniques en sont venus à croire qu'ils accueillaient le quart des réfugiés de la planète... alors que l'Europe entière n'en absorbe que 3 %.  Anne Dawson Shepherd, du Haut Commissariat pour les réfugiés de L'ONU, parle d'une « rhétorique de crise (...) souvent alimentée par une xénophobie et un opportunisme politique à peine déguisés ». En matière d'immigration, le sombre tableau brossé par les conservateurs ne tient pas davantage la route. En 2003, la Grande-Bretagne accueilli 140 000 immigrants -- à peine 0,3 % de la population adulte. En comparaison, le Canada accepte l'équivalent de 1 % de sa population sur son territoire chaque année.