Isabelle Hachey : Histoire d'Olympie       Mesurez votre audience

Collaboration spéciale Isabelle Hachey
La Presse, Montréal, Mardi, 17 Août 2004

Voyage au berceau de l'olympisme

Olympie, Grèce --

Les Grecs ont longtemps prétendu que c'était la terre sacrée des dieux. En s'y baladant à l'ombre des oliviers, on n'a pas de mal à le croire.

Niché au creux d'une vallée verdoyante du Péloponnèse, le sanctuaire d'Olympie dégage une riche odeur de pin et de fleurs sauvages. Les lézards se font chauffer sur les ruines des gymnases, des bains et des temples. En ce petit matin, l'endroit est presque désert. Le silence n'est troublé que par le chant des cigales.

On pourrait croire que le temps s'est arrêté, que rien ne pourra jamais plus troubler la paix de ce lieu mythique.

Ce serait une grave méprise. À l'occasion des Jeux olympiques d'Athènes, c'est ici que se tiendra, demain, une épreuve qui risque de faire courir les foules pour une rare fois depuis des siècles et des siècles: le lancer du poids.

L'événement sera historique. Pour la première fois depuis l'abolition des anciens Jeux, en 393 de notre ère, des athlètes fouleront le sol terreux du stade d'Olympie. Comme leurs ancêtres, ils tenteront de décrocher ce qui fut - et ce qui demeure - la plus grande distinction sportive du monde.

Les spectateurs débouleront sur le village d'Olympie, à cinq heures de route à l'ouest d'Athènes. De là, ils envahiront le site archéologique du sanctuaire où se déroulera l'épreuve. Il y aura des télés, des bénévoles, des marchands, des journalistes, des vacanciers et Ronald McDonald. Tout le cirque.

Remarquez, ce ne sera pas tout à fait nouveau. Au premier siècle de notre ère, le philosophe Épictète avait déjà commencé à se plaindre des Jeux. «N'êtes-vous pas écrasés par la foule? avait-il demandé à ses compatriotes. N'êtes-vous pas agacés par le bruit, la clameur et les autres nuisances?»

À l'époque, comme aujourd'hui, les Jeux olympiques, c'était une énorme machine, la folie furieuse. Tous les quatre ans, plus de 40 000 spectateurs convergeaient vers Olympie pour encourager les meilleurs athlètes du monde hellénique. Pendant les cinq jours de compétitions, tout ce beau monde dormait dans des tentes ou à la belle étoile, parmi les chevaux de course et les boeufs à sacrifier.

Les Jeux attiraient le gratin comme la plèbe. Politiciens et orateurs, marchands et amuseurs publics, philosophes et sculpteurs, mendiants et prostituées venaient de toutes les rives de la Méditerranée pour tirer profit de la fête. L'endroit empestait les égouts à ciel ouvert. Selon les écrits de l'époque, l'atmosphère était oppressante et la chaleur, insupportable. Malgré tout, le spectacle en valait la peine.

Des Jeux populaires

Fondés en 776 avant J.-C., les anciens Jeux se sont déroulés pendant 1169 ans à Olympie, dans le cadre d'un festival religieux tenu en l'honneur de Zeus. La trêve olympique, pieusement respectée, permettait aux athlètes et aux spectateurs de se rendre au sanctuaire et d'en revenir sans risquer d'être massacrés par leurs ennemis des autres villes-États de la Grèce antique, en état de guerre permanent.

Au fil des ans, les Jeux olympiques ont crû en renommée et en prestige, surpassant les compétitions tenues dans d'autres villes grecques. Les champions étaient considérés comme des demi-dieux. «Comme il n'y a pas d'étoile dans le ciel du jour plus chaude et plus claire que le soleil, il n'y a pas de compétition plus grandiose que les Jeux olympiques», a écrit le poète Pindare au Ve siècle avant J.-C.

Cela n'empêcha pas l'empereur byzantin Théodose 1er, converti au christianisme, d'abolir les Jeux qu'il considérait comme des cérémonies païennes. Le complexe sportif et les temples furent détruits quelques décennies plus tard, en 426. Quant à la statue d'or et d'ivoire de Zeus, l'une des sept merveilles du monde, elle fut expédiée à Constantinople, où elle brûla dans un incendie.

Deux séismes achevèrent de dévaster Olympie. Abandonné, le sanctuaire fut enseveli par les alluvions de deux proches rivières. Et c'est ainsi que pendant plus d'un millénaire, Olympie fut oubliée des mortels, jusqu'à ce que des archéologues allemands entreprennent, en 1875, les premières fouilles sérieuses sur le site.

Plutôt la mort que la défaite

Aujourd'hui, les musées d'Olympie exhibent quantité de sculptures, d'amphores et de poteries représentant des pugilistes défigurés, des prises singulièrement cruelles, des courses de chars et des sprinteurs en pleine action.

L'une des épreuves les plus populaires des anciens Jeux était le pancrace, un mélange hyper-violent de lutte et de pugilat. Tous les coups étaient permis (y compris en bas de la ceinture), sauf de mettre les doigts dans les yeux ou le nez de son adversaire. Casser les doigts, par contre, était une technique tout à fait légale. Il n'était pas rare que les athlètes succombent à leurs blessures.

Aux Jeux de 564 avant J.-C., Arrichion, champion du pancrace, a même reçu sa couronne d'olivier (l'équivalent de la médaille d'or) à titre posthume. Le pauvre athlète fut victime de la prise du climakismos qui consistait à tirer de toutes ses forces, par derrière, sur la tête de son adversaire affalé sur le ventre - autrement dit, à l'étrangler, sous les cris d'encouragement de la foule. Incapable de se libérer, Arrichion parvint à saisir la cheville de son rival et à la disloquer d'un coup sec. Surpris par la douleur, ce dernier abandonna immédiatement le combat, concédant la victoire. Mais il était déjà trop tard. Au moment même où il était proclamé vainqueur, Arrichion poussait son dernier soupir.

Les athlètes étaient nus (gymnos en grec) et enduisaient leurs corps musclés d'huile d'olive, Zeus seul sait pourquoi. Les historiens s'interrogent aussi sur une autre pratique courante, l'infibulation, qui consistait à nouer le prépuce des athlètes avant les épreuves. Peut-être parce que le pénis était jugé trop encombrant (les Grecs appelaient la pratique kynodesme, ou la «laisse du chien»), ou encore, pour éviter que les hommes huilés ne s'excitent pendant les sports de contact.

Il était strictement interdit aux femmes, aux étrangers et aux esclaves de prendre part aux Jeux olympiques. En fait, si les barbares et les esclaves étaient au moins admis dans les gradins du stade, les femmes n'avaient même pas le droit d'assister aux compétitions. Les fautives étaient précipitées du haut du mont Typée.

Une femme, au moins, a osé défier la loi. Callipatire, veuve issue d'une famille de champions, s'était déguisée en entraîneur pour inscrire son fils Pisirode à l'épreuve de pugilat, qu'il emporta haut la main. Transportée de joie, sa mère se précipita dans l'arène pour le féliciter et, dans l'excitation, en perdit sa tunique. Callipatire échappa à la mort grâce à son père Diagoras de Rhodes, l'un des plus grands héros de tous les temps à Olympie, et à ses deux frères, eux aussi champions olympiques. Mais pour éviter que d'autres femmes utilisent un tel subterfuge pour s'immiscer dans le stade, il fut décidé qu'à l'avenir, les entraîneurs seraient, comme les athlètes, nus comme des vers.