Chronique : Socio :
Isabelle Hachey : Ennemi de
l'Intérieur
Article de : Isabelle
Hachey
Envoyée spéciale
La Presse, Montréal, Jeudi, 14 Juillet 2005
Quand l'ennemi vient de l'intérieur
Londres --
Les quatre
hommes qui ont débarqué sur le quai de la gare King's Cross de Londres, jeudi
matin, n'avaient pas des têtes de terroristes. Ils discutaient tranquillement
entre eux en se dirigeant vers la station de métro. Avec leurs sacs à dos, ils
avaient l'air « en vacance », selon un enquêteur qui a visionné la bande d'une
caméra de surveillance.
Mais les quatre jeunes du Yorkshire, dans le nord de
l'Angleterre, n'étaient pas venus profiter des charmes de Londres. Ils étaient
venus pour mourir, pour tuer des dizaines de compatriotes et pour répandre la
terreur dans la capitale.
En ce matin du 7 juillet, ils allaient devenir les premiers
auteurs d'attentats suicide en Grande-Bretagne. Et ébranler du même coup une
nation qui ne croyait pas pouvoir engendrer, sur son propre sol, un tel
fanatisme meurtrier.
Les Britanniques se sont réveillés hier matin en espérant
avoir fait un effroyable cauchemar. Les journaux se sont chargés de leur
rappeler la terrible réalité. Ce sont bien des « kamikazes de la banlieue »,
comme le titrait le Daily Mail, qui ont frappé Londres, tuant au moins 52
personnes et en blessant 700 autres.
Jamais les Britanniques n'avaient été témoins du carnage
provoqué par des kamikazes ailleurs que dans le confort de leur salon, quand les
bulletins télévisés rapportaient les mauvaises nouvelles de l'Irak et du
Proche-Orient. Tout d'un coup, les voila eux aussi sur la ligne de front. Tout
d'un coup, ils apprennent que des terroristes suicidaires aussi cruels que ceux
de Bagdad ou de Jérusalem habitent leur arrière-cour.
Au moins trois d'entre eux provenaient des banlieues
ouvrières de Leeds. Shehzad Tanweer, 22 ans, aimait le football et le criquet.
Il a fait sauter sa bombe dans un wagon de métro bondé de la station Adgate.
Mohammed Sadique Khan, 30 ans, était père d'un bébé de 8 mois. Il a commis
l'attentat de la station Edgware Road.
Hasib Hussain, 18 ans, était un « doux géant », selon ses
amis. Ses parents étaient si inquiets qu'ils ont signalé sa disparition à la
police dès jeudi soir. Comme ils le craignaient, leur fils était bel et bien
mort dans l,explosion de l,autobus 30, près de Tavistock Square. Mais c'était
lui qui avait appuyé sur le détonateur.
L'identité du quatrième terroriste n'a pas encore été
révélée. Son cadavre serait difficile à récupérer parmi les décombres et les
corps déchiquetés de la rame de métro de la ligne Piccadily, près de la station
Russell Square.
D'autres
attentats possibles
Plusieurs ont d'abord été soulagés d'apprendre que les
terroristes étaient morts. Mais les autorités policières préviennent que
l'enquête ne fait que commencer. Les quatre kamikazes n'étaient probablement que
les exécutants ; les têtes dirigeantes, elles, sont toujours au large. La police
craint maintenant qu'une autre « cellule dormante » n'attende que le bon moment
pour se réveiller et frapper à nouveau.
Le fait que ces recrues potentielles soient prêtes à mourir
pour leur cause les rend doublement dangereuses. En effet, les avertissements
réguliers exhortant les passagers du métro de Londres à rapporter tout paquet
suspect semblent bien futiles contre des hommes prêts à déclencher une bombe
posée sur leurs genoux.
Mais le plus inquiétant, c'est que les quatre terroristes
étaient tous des citoyens britanniques, nés et élevés au pays. Si les attentats
avaient été l'oeuvre d'une cellule étrangère, les Britanniques auraient pu
réclamer des contrôles plus stricts aux frontières, l'expulsion des immigrants
illégaux, ou la détention de tous les demandeurs d'asile.
Le 7 juillet, toutes ces mesures, aussi draconiennes qu'elles
soient, n'auraient strictement servi à rien. L'ennemi venait de l'intérieur.
Les quatre kamikazes étaient ce que les services de
renseignements appellent des clean skins : des Britanniques inconnus des
autorités, sans casier judiciaire, et qui n'avaient évidemment jamais été
impliqués dans des activités terroristes. Ils ont planifié les attentats sans
être détectés par les services secret, qui avaient même baissé l'état d'alerte
d'un cran quelques semaines seulement avant les attentats.
Aujourd'hui, les Britanniques se demandent avec anxiété
combien d'autres clean skins se terrent dans l'ombre.
Ménage à
Londonistan
Et surtout, comment les combattre ? Le ministre de
l'Intérieur, Charles Clarke, a proposé une série de mesures antiterroristes à
ses homologues européens, réunis d'urgence hier à Bruxelles. Il examinera tous
les moyens nécessaires, incluant l'expulsion, pour combattre les terroristes.
Mais où expulser des Britanniques ?
Le ministre des Finances, Gordon Brown, exige des pouvoirs
pour retracer et saisir les fonds internationaux des groupes terroristes. Or,
les bombes de jeudi pourraient bien avoir été assemblées en suivant de simples
instructions sur l'Internet. L'ensemble de cette opération peu sophistiquée (il
ne s'agissait après tout que de monter à bord du métro et d'appuyer sur un
détonateur) aurait coûté moins de 2000 $, estiment des experts.
La Grande-Bretagne devra donc aller plus loin. Longtemps
considérée comme un sanctuaire pour les extrémistes de tous poils, elle risque
d'avoir brutalement atteint, jeudi dernier, son seuil de tolérance. Les imans
radicaux qui ont tant exaspéré la presse étrangère (surtout française et
américaine) n'ont qu'à bien se tenir. Le gouvernement de Tony Blair se prépare à
faire le ménage à « Londonistan ».
M. Blair a annoncé hier qu'un projet de loi sera présenté
pour expulser ces extrémistes religieux, dont les prêches incendiaires peuvent
influencer de jeunes musulmans désillusionnés de la culture occidentale. Après
tout, c'est en sol britannique que les quatre kamikazes ont été endoctrinés. Ils
n'étaient jamais passés par les écoles islamiques de Moyen-Orient, encore moins
par les camps d'Al-Qaeda en Afghanistan.
Le communauté musulmane devra aussi faire sa part, souligne
le député travailliste Shahid Malik. Hésitante à admettre que l'extrémisme
existe dans ses rangs, elle doit maintenant prendre le problème de front pour
mieux le combattre, a dit à la BBC celui qui représente une circonscription du
Yorkshire visée par les raids de mardi.
« Le message est direct : ces voix que nous avons tolérées ne
seront plus tolérées, dans les rues, les écoles, les clubs jeunesse, dans une
mosquée, une maison. Nous devons aller plus loin que la condamnation -- nous
devons confronter. »