Isabelle Hachey : École des Terroristes (1)    Mesurez votre audience

Collaboration spéciale en Indonésie,  Isabelle Hachey
La Presse, Montréal, Dimanche, 10 Octobre 2004

Chronique : À l'école des terroristes

Ngruki --

Photothèque La Presse
Le président élu d'Indonésie, Susilo Bambang Yudhoyono, a promis hier de combattre la corruption et de résoudre les conflits régionaux.

À première vue, c'est une école comme les autres. Sur un tableau noir, un prof barbu griffonne à la craie des formules mathématiques devant une classe ensommeillée. Quand la cloche sonnera (enfin!) l'heure de la récréation, les élèves iront se dégourdir les jambes sur le terrain de basket-ball. Ils ont baptisé leur équipe les «Moudjahidin».

On comprend vite qu'en fait, l'école islamique al-Mukmin, située dans le village javanais de Ngruki, est loin d'être comme les autres.

D'abord, il y a cette enseigne, à l'entrée, qui oblige les femmes à porter le foulard, une pratique plutôt rare en Indonésie, le plus grand (et sans doute le plus tolérant) pays musulman du monde. Non loin, une autre affiche proclame: «Le djihad? Pourquoi pas... »
Il y a aussi ce livre invraisemblable, posé sur une table de la
salle de réception, intitulé L'héritage et les mots sages d'Oussama ben Laden et agrémenté des tours jumelles en flammes. Et puis, dans un couloir, il y a ce tableau d'affichage couvert des photos du dernier carnage en date, celui de l'attentat du9 septembre contre l'ambassade australienne à Djakarta, qui a fait neuf morts et 180 blessés.

Pas ordinaire

Non, l'école de Ngruki n'est vraiment pas ordinaire. En fait, selon diverses agences de renseignement, elle est au coeur même du réseau terroriste le plus meurtrier d'Asie du Sud-Est.

«Notre école est ouverte, son programme a été accepté par le gouvernement. Nous n'avons pas de plan caché d'entraînement au djihad.»

Fondée en 1972 par Abu Bakar Bachir, le leader spirituel du groupe intégriste Jamaah Islamiyah (JI), elle a produit une bonne part des terroristes qui ont frappé en Indonésie depuis cinq ans, y compris les responsables des attentats de l'île de Bali, où 202 touristes occidentaux ont péri en 2002.

Depuis le drame de Bali, plus de 200 membres de la JI, groupe régional lié au réseau Al-Qaeda, ont été jetés en prison. «La majorité sont diplômés de l'école de Ngruki», dit Sydney Jones, directrice de la section asiatique de l'International Crisis Group (ICG). M. Bachir lui-même devrait bientôt être accusé d'implication dans l'attentat de l'hôtel Marriott, qui a fait 12 morts l'an dernier à Djakarta.

Selon l'ICG, l'école de Ngruki est un terrain de recrutement fertile pour la JI. Cette école islamique, comme une poignée d'autres à travers le vaste archipel indonésien, adhère aux principes du djihad, prêche un message radical à des enfants de 10 à 17 ans et leur fournirait même un entraînement de type militaire. Plusieurs élèves seraient d'ailleurs des rejetons de membres de la JI.

Le directeur de l'école de Ngruki, Ustad Wahyuddin, nie tout en bloc. Ce n'est pas de sa faute si certains diplômés finissent par poser des bombes dans les boîtes de nuit, affirme-t-il en substance. «Si des soldats désertent l'armée pour devenir des criminels, allez-vous montrer du doigt l'académie militaire? Notre école est ouverte, son programme a été accepté par le gouvernement. Nous n'avons pas de plan caché d'entraînement au djihad», s'impatiente le vieil homme à la barbe grise.

Mme Jones souligne que des 14000 écoles islamiques que compte l'Indonésie, moins d'une vingtaine posent problème -celle de Ngruki en tête. «Le cinquième des enfants musulmans du pays sont formés dans des pesantren, des écoles islamiques. La très grande majorité de ces écoles offrent un enseignement tout à fait respectable. Elles n'ont rien à voir avec les madrassas radicales du Pakistan. Ce n'est qu'un tout petit nombre qui produit les terroristes.»

Si les autorités indonésiennes n'ont pas lésiné pour combattre le terrorisme, du moins depuis les attentats de Bali, elles se refusent toujours à fermer l'école de Ngruki malgré sa sombre feuille de route. En fait, l'école secondaire, qui compte 1700 élèves, prend de l'expansion. Des ouvriers s'affairent à construire un nouveau dortoir. Une grande mosquée sera érigée au coût de 700000$.
«Si les autorités ne bougent pas, c'est qu'elles craignent de se mettre à dos les groupes conservateurs musulmans légitimes et les organisations de défense des droits de la personne, explique Mme Jones. Ces groupes estiment que si le gouvernement commence à fermer des écoles sous prétexte que la matière enseignée ne fait pas son affaire, ce sera un retour aux abus de l'ère Suharto (le dictateur indonésien forcé à la démission en 1998), aux violations des libertés d'expression et de religion.»

C'est la répression du régime Suharto qui a donné naissance à la JI, dans les années 1980. C'est cette répression qui a donné un lustre de martyr aux dirigeants du groupe, dont Abu Bakar Bachir, emprisonné pendant quatre ans sous la dictature. Le gouvernement indonésien risquerait la catastrophe s'il cédait aux pressions internationales pour «casser» le réseau en répétant les pratiques arbitraires auxquelles la chute de Suharto devait justement mettre fin.

Greg Barton, auteur d'un nouveau livre sur la JI et professeur à l'Université Deakin de Melbourne, en Australie, reconnaît que le gouvernement indonésien marche sur le fil du rasoir. Mais il juge «intenable» de permette à l'école de Ngruki de survivre tout en sachant la nature horrifiante de ses activités parascolaires. «Fermer une école qui enseigne aux élèves à tuer des civils occidentaux et des compatriotes indonésiens ordinaires est, à mon avis, la seule chose sensée à faire.»

Voir aussi : L'effet Madrid ? (2)
                    Apprendre à vivre avec les bombes (3)
                    Le tournant de Bali (4)