Isabelle Hachey : Coquille Vide       Mesurez votre audience

Collaboration spéciale Isabelle Hachey
La Presse, Montréal, Vendredi, 20 Août 2004

La coquille vide

Athènes --

Sur papier, c'était une bonne idée. La Grèce comptait profiter des Jeux olympiques d'Athènes pour exiger le rapatriement de son plus illustre héritage perdu, les marbres du Parthénon, et pour couvrir de honte le British Museum de Londres, qui les expose depuis deux siècles et qui refuse obstinément de s'en départir.

La bonne idée, c'était de bâtir un musée grandiose à temps pour les Jeux et d'y exposer les quelques sculptures que Lord Elgin, ambassadeur britannique auprès de l'empire Ottoman, a daigné laisser en place quand il a saccagé le Parthénon, en 1801, sciant les frises et les expédiant, en morceaux, dans son pays.

Le reste du musée aurait été vide pour signifier l'absence -ou le vol, selon les points de vue- des hauts-reliefs sculptés par Phidias il y a 2500 ans et considérés comme l'oeuvre la plus magistrale de l'ère classique en Grèce. Des millions de touristes auraient visité le bel écrin vide et se seraient scandalisés de l'attitude du British Museum.

Mais voilà, les Jeux battent leur plein et Dimitrios Pandermalis, l'archéologue à la tête du projet, se désole. Tout ce qu'il voit par la fenêtre de son bureau, au centre Athènes, c'est un monstrueux chantier, désespérément désert.

Athènes est parvenue à construire des complexes sportifs, des routes, des ponts, des lignes de métro et même un aéroport à temps pour les Jeux. Mais ce musée, c'était au-dessus de ses forces. Le chantier s'est arrêté aux fondations. Une belle occasion manquée. C'est le directeur du British Museum qui doit rire dans sa barbe.

Pourquoi cet échec ? À cause d'une querelle, pas avec les Britanniques, mais bien entre Grecs. Une énorme chicane de famille. La construction du musée a d'abord été retardée par ceux qui prétendaient qu'elle menaçait d'importants vestiges découverts au cours des travaux d'excavation.

Les concepteurs du musée ont contourné l'obstacle en promettant de bâtir l'immeuble sur pilotis et d'intégrer les fouilles archéologiques à l'exposition, grâce au déambulatoire vitré qu'ils installeront au sous-sol. Une solution géniale. Mais les ennuis ne faisaient que commencer.

Depuis le début, des artistes, intellectuels et résidents expropriés s'opposent avec acharnement à ce «vandalisme culturel». Pour eux, l'idée d'ériger un gargantuesque musée au pied de l'Acropole est mégalomane, une offense à la civilisation antique, une insulte au patrimoine mondial de l'humanité.

Cinq fois plus volumineux que le Parthénon, l'arrogant musée désacralisera l'ancien site, s'offusquent les protestataires. Faux, rétorque M. Pandermalis. Une fois construit, l'immeuble se trouvera à 300 mètres en contrebas du Parthénon et ne défigurera en rien le panorama. Du reste, dit-il, «ce sera un musée transparent. Il est absurde d'affirmer qu'il fera concurrence à l'Acropole».

Le clou de l'édifice, conçu par l'architecte français Bernard Tschumi, sera la salle du dernier étage, un immense écrin aux parois vitrées dédié aux précieux marbres. Réplique exacte de la taille et de l'orientation du Parthénon, que les visiteurs admireront à l'horizon, la salle réunira visuellement le temple et ses sculptures pour la première fois en deux siècles à condition, bien sûr, que le British Museum y consente.

La guérilla juridique s'est poursuivie jusqu'en juillet quand un tribunal a débouté le dernier d'une longe série d'opposants au projet. «Nous n'attendons plus que le feu vert du ministère de la Culture pour reprendre les travaux», dit M. Pandermalis. Dans quelques mois si tout va bien. Car en plus des poursuites, l'archéologue et son équipe doivent aussi composer avec la lourde bureaucratie grecque.

Tant pis pour les Jeux. Il faut admettre que l'entreprise était fort ambitieuse. Cela fait 30 ans que les Grecs se chamaillent sur l'emplacement d'un musée censé contenir les trésors de l'Acropole. Jusqu'ici, trois concours architecturaux ont été organisés, gagnés, puis annulés pour une raison ou l'autre. Avec son vaisseau de verre de 130 millions d'euros, M. Tschumi a gagné le quatrième concours en 2001.

Tout le monde s'entend au moins sur une chose : il est impératif que la Grèce se dote d'un nouveau musée pour accueillir les oeuvres actuellement exposées dans un petit immeuble poussiéreux, construit sur le site de l'Acropole peu après la Seconde Guerre mondiale. «Ce n'est pas du tout approprié pour ces oeuvres uniques. Ce n'est pas un musée, c'est un entrepôt visitable !» grogne M. Pandermalis.

L'archéologue n'a pas abandonné le projet d'exposer du vide pour faire pression sur le British Museum quand le musée ouvrira ses portes, en 2006 si tout va comme prévu (et c'est un gros si). Pour les Grecs, il n'y a pas de doutes que Lord Elgin était un vandale, qui profita du fait qu'Athènes était toujours sous domination ottomane pour soudoyer les bureaucrates turcs et piller la roche sacrée.

Et pourtant, sans le savoir, Lord Elgin (dont le fils, Lord Elgin, fut gouverneur du Canada entre 1847 et 1854) a peut-être sauvé les hauts-reliefs d'un plus grand désastre. En effet, l'Acropole a été assiégée à deux reprises pendant la guerre d'Indépendance des années 1820, et seuls les dieux de l'Olympe savent à quel point le smog d'Athènes aurait pu endommager les sculptures au cours des dernières décennies.

Cela dit, le British Museum a lui-même causé des dommages irréparables aux sculptures, en 1937, en les nettoyant avec une substance abrasive qui leur a fait perdre la patine ocre des années. Alors, quand les Britanniques affirment que leur musée offre des conditions de conservation optimales, les Grecs grincent des dents.

Le British Museum n'a pas la moindre intention de céder un seul petit bout de marbre à la Grèce. Il affirme que les sculptures font partie de l'une des plus grandes collections universelles du monde et peuvent être vues tous les ans par six millions de visiteurs. Mais ce fabuleux musée, qui s'est alimenté aux quatre coins du monde au temps des colonies britanniques, craint surtout un précédent, qui pourrait mener à l'érosion progressive de sa collection permanente.

Cela fait plus de 20 ans que la Grèce exige en vain le rapatriement de ses marbres et, au rythme où vont les choses, M. Pandermalis peut encore prendre tout le temps qu'il veut pour construire sa belle coquille vide.