Isabelle Hachey
: Colère des Filles de Joie
Collaboration spéciale Isabelle
Hachey
La Presse, Montréal, Dimanche, 15 Août 2004
La colère de filles de joie
Olympie --
Décidément, la Grèce avait pensé à tout. En prévision de l'arrivée massive d'athlètes et de spectateurs pour les Jeux olympiques, elle avait même décidé d'augmenter le nombre de licences accordées aux maisons closes de la capitale. Gentille délicatesse, d'autant plus que 100 000 condoms ont été distribués au Village olympique. Mais la puissante Église grecque orthodoxe, les groupes féministes et certains gouvernements étrangers ne l'entendaient pas ainsi.
Les pays
nordiques, où l'achat de services sexuels est illégal, ont officiellement
protesté auprès du Comité international olympique. Des lobbies de femmes
européens ont organisé des pétitions pour que «la dignité humaine et
l'esprit des Jeux soient sauvegardés». Face au tollé, le gouvernement a
abandonné son projet. Pas question de prêter flanc à la critique
internationale à l'approche des Jeux.
C'était l'automne dernier et, depuis, le vent a tourné. Influencée par l'Église,
la nouvelle administration conservatrice de la ville d'Athènes s'est mise en tête
d'appliquer à la lettre la loi sur la prostitution, qui limite la pratique aux
maisons closes et qui interdit la présence des bordels à moins de 200 mètres
des églises, des écoles, des institutions caritatives et même des sites archéologiques.
Jusque-là, les autorités municipales avaient fermé les yeux sur les petits
accrocs à la loi, pratiquement impossible à respecter. Si elles s'étaient
montrées tatillonnes, la plupart des 600 tenanciers de bordels légaux de la
capitale n'auraient plus eu qu'à se recycler dans la location de chambres pour
jeunes mariés.
Craignant un boom du tourisme sexuel pendant les Jeux, la Ville d'Athènes a
donc entamé son grand nettoyage olympique, forçant la fermeture de 15 bordels
pour violation de zones. Furieuses, les prostituées sont descendues dans la rue
à plusieurs reprises pour protester contre la nouvelle approche de la Ville.
Elles ont fait la grève pendant trois jours et ont même menacé de se jeter du
haut de leurs balcons!
Les 7000 prostituées légales de Grèce détiennent des permis et des
certificats de santé. Elles paient leurs impôts et signent des reçus à ceux
qui en font la demande. Mais elles sont minoritaires dans l'industrie du sexe,
qui «emploie» 70 000 personnes au pays. Selon elles, l'application stricte de
la loi pousse les filles de joie vers la clandestinité, un jeu dangereux qui ne
profite qu'aux proxénètes.
En permettant à plus de bordels légaux d'ouvrir leurs portes, l'intention de
l'ancien gouvernement socialiste, bouté hors du pouvoir en mars, n'était
d'ailleurs pas d'offrir un séjour plus épicé aux visiteurs, mais plutôt de
faire concurrence à la prostitution clandestine, un véritable fléau en Grèce.
Plusieurs ONG grecques et internationales ont prévenu que des bandes
criminelles pourraient profiter des Jeux pour augmenter le trafic d'enfants au
pays. Déjà, on estime à 17 000 le nombre de victimes de ces réseaux
d'exploitation sexuelle.
Ce sont, pour la plupart, des filles d'Albanie et d'Europe de l'Est à qui l'on
promet un job de serveuse. Dès qu'elles mettent les pieds en Grèce, leur rêve
d'une vie meilleure se transforme en cauchemar. Avenue Syngrou, au centre d'Athènes,
on les voit faire le trottoir par dizaines. D'autres sont retenues prisonnières
dans des appartements, où elles sont battues et violées à répétition.
Elles sont désespérées. En juin, une Ukrainienne de 22 ans s'est grièvement
blessée en sautant du troisième étage d'un immeuble pour échapper à ses
proxénètes. Quelques jours plus tôt, une Lituanienne de 18 ans s'était brisé
la colonne vertébrale en tentant une évasion similaire. Elle restera paralysée
toute sa vie.
La Grèce est une plaque tournante pour les bandes mafieuses. L'an dernier, elle
a figuré sur la «liste noire» des États-Unis, qui la comptent parmi les
nations les plus laxistes en matière de trafic d'humains. Depuis, les forces de
sécurité grecques ont démantelé plusieurs réseaux de prostitution, et le
pays a été rayé de la liste américaine, tout en demeurant «sous
surveillance».
Désormais sous les projecteurs du monde, la Grèce commence à sortir de sa léthargie.
Neuf jours avant le début des Jeux, le 4 août, le gouvernement a présenté un
plan d'action contre la traite sexuelle d'êtres humains, promettant de prendre
en charge et de protéger les victimes. Le plan, doté d'un budget de 3,1
millions d'euros en 2004, permettra aux jeunes filles d'obtenir de l'assistance
juridique, une place en centre d'accueil, une formation et un permis de travail.
Quand la flamme olympique s'éteindra, quand les dizaines de milliers de
visiteurs auront plié bagages, le gouvernement songera peut-être de nouveau à
augmenter le nombre de maisons closes pour lutter contre la prostitution illégale.
Après tout, il n'y aurait rien de bien révolutionnaire là-dedans: six siècles
avant Marie-Madeleine, le roi Solon avait été le premier à légaliser le plus
vieux métier du monde...