Histoire
: Ukraine, Génération Orange
Collaboration spéciale
Agnès Gruda
La Presse, Kiev, Dimanche, 05 Décembre 2004
Ukraine : Génération orange
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Photo AFP Des partisans de Iouchtchenko étaient massés sur la grande place de Kiev samedi soir. |
Ils
n'avaient pas 10 ans quand le rideau de fer s'est écroulé. Ils n'ont aucun
souvenir de l'époque où leur pays, l'Ukraine, faisait partie de l'empire
soviétique. Ils écoutent du rap, ils voyagent et ils naviguent sur Internet.
C'est la génération orange, la locomotive de la révolution de Kiev.
Un jour de l'été dernier, alors que les campus avaient été désertés pour
les vacances, les autorités locales ont décrété la fusion des trois
universités de Sumy, ville de l'Est russophone de l'Ukraine, à environ 300
kilomètres de la capitale.
La décision est tombée du ciel comme un
chape de plomb, sans le moindre avertissement. C'est le moins prestigieux des
trois établissements, un institut agricole, qui allait désormais chapeauter la
nouvelle institution. La direction a été confiée à un homme proche du Parti
social démocrate uni, qui regroupe l'ancienne nomenklatura communiste rescapée
des années soviétiques.
Les étudiants ont vu rouge. Ils ont organisé des manifs et déclenché une grève
de la faim. Les manifestations ont été dispersées à coups de matraque. Mais les
protestataires n'ont pas lâché. Ils ont organisé une grande marche qui allait
les mener de village en village, jusqu'à la capitale. La marche a continué
malgré les interventions ponctuelles de la police. La situation est devenue
intenable pour le pouvoir. Au point que le président Leonid Koutchma a dû
intervenir pour annuler la fusion.
Propagande malvenue
Autre lieu, autre moment. À Khersan, une ville du sud de l'Ukraine, en pleine
campagne électorale, le recteur a organisé une petite conférence en compagnie du
gouverneur de la région pour inciter les étudiants à voter pour Viktor
Ianoukovitch, le candidat du pouvoir.
De telles actions de propagande sont monnaie courante dans les universités
ukrainiennes. Mais cette fois, la manoeuvre n'a pas passé. Une jeune femme s'est
levée, a confronté les deux hommes en leur disant qu'ils n'avaient pas le droit
de dire aux gens comment voter. Que c'était contre la loi. L'histoire a fait
tant de bruit que le recteur a dû s'excuser et que le gouverneur, qui est nommé
par la présidence, a dû être congédié.
De l'avis général, ces jeunes adultes qui n'ont peur de rien sont la force
motrice du mouvement de protestation qui a embrasé l'Ukraine à la suite d'une
élection au cours de laquelle on a observé de grossières manipulations en faveur
du poulain du président sortant Leonid Koutchma.
La campagne électorale elle-même a été marquée par une propagande éhontée,
largement diffusée par des médias soumis au régime. Des publicités montraient
une Ukraine stylisée en cheval monté par le cow-boy George W. Bush, symbolisant
le sort qui attend le pays sous l'éventuelle présidence de Viktor Iouchtchenko,
pro-occidental au point d'avoir épousé une citoyenne américaine. À la
télévision, on a fait des montages associant Viktor Iouchtchenko, le leader de
l'opposition, avec les néonazis.
Le régime Koutchma n'a pas l'habitude de faire dans la dentelle. Lors de la
présidentielle de 2000, par exemple, un des principaux rivaux du président,
Viaceslav Tchornovil, a disparu dans un mystérieux accident d'auto. Mais même
«édulcorées», les méthodes du régime se sont heurtées, pour la première fois, à
un mur. De l'avis général, ce mur c'est celui des générations.
Des enfants qui n'ont pas connu le KGB
Les jeunes ne sont pas les seuls dans les rues de Kiev. On y voit des familles
entières: la fille, la mère, et la babouchka. Mais, selon l'écrivain Andréi
Kourkov, la révolution orange appartient à 70% à une génération qui a vu le jour
après 1983.
«Koutchma n'a jamais eu peur de ma génération. Mais il a oublié que nous allions
faire des enfants, et que ces enfants n'ont pas connu le KGB», dit-il.
Les romans de cet auteur, lui-même dans la mi-quarantaine, sont de saisissantes
métaphores d'une Ukraine dominée par un régime mafieux. C'est l'Ukraine des
années 90, un pays qui a acquis l'indépendance mais a gardé grosso modo les
mêmes dirigeants et la même culture politique qu'avant.
Le pays est dirigé par trois oligarques, chacun contrôlant sa part de territoire
et sa part de pouvoir, explique le politicologue Mykola Riabchuk. Renat Akhmatov,
allié à Viktor Ianoukovitch, règne en maître sur la région orientale de Donetsk.
Viktor Pinchuk, gendre de Leonid Koutchma, contrôle la région de Dnipropetrovsk,
plus proche de la capitale. Et Grigori Sourkis, associé à un conglomérat
énergétique, étend son empire sur la région de Kiev.
Après avoir coupé ses liens avec la Russie, en 1991, l'Ukraine s'est peu à peu
enfoncée dans ce que M. Riabchuk appelle «l'État du chantage». Les oligarques
font leur fortune illégalement. L'État le sait et les fait marcher sous la
menace. En-dessous, une société apathique, écrasée par la pauvreté et des
réflexes de peur, se bat pour sa survie.
Viktor Iouchtchenko, qui a été premier ministre de l'Ukraine de 1999 à 2001
avant d'etre limogé par Leonid Koutchma, a contribué à changer cette équation en
remettant l'économie sur les rails. Une classe moyenne est née. Et ses enfants
n'ont plus du tout envie de vivre dans la soumission et la peur.
Un autre élément qui a favorisé l'émergence d'un mouvement de citoyens en
Ukraine a été le fameux Koutchmagate, au début des années 2000: des cassettes
incriminantes indiquaient que le président Koutchma a eu un rôle à jouer dans
l'assassinat d'un journaliste d'opposition, Georgui Gongadze. Plus que le fait
lui-même, le ton grossier avec lequel le président suggérait de «donner Gongadze
aux Tchétchènes» a semé la stupeur en Ukraine. Cette fois, c'était trop. Une
«fenêtre de possibilité» s'est ouverte. Les étudiants allaient sauter dessus.
À première vue, le quartier général de Pora, le principal - mais pas le seul -
groupe d'étudiants engagés dans le mouvement de protestation, a des airs de
discothèque funky. On y pénètre par un couloir sombre longé par des murs
couverts de graffitis. Debout ou assis par terre, des jeunes en t-shirts noirs
bavardent en fumant des cigarettes.
Changer le monde
Mais ces jeunes ne sont pas ici pour danser, mais pour changer le monde. Ola, 22
ans, et Maria, 24 ans, sont deux étudiantes de Lvov. Elles ont assisté à la
naissance de Pora - un terme qui signifie «Il est temps».
Ola et Maria ne veulent pas dire leurs noms de famille: les militants de Pora ne
se connaissent que par leur prénom. C'est pour éviter que les gens se trouvent
trop importants, expliquent les deux jeunes femmes. «Nous avons une structure
horizontale, il n'y a pas vraiment de chef et nos décisions sont prises de facon
collégiale», expliquent-elles. On ignore l'importance du mouvement parce que
personne ne tient le compte du membership.
Ce sont les jeune de Pora qui ont eu l'idée de dresser des tentes au milieu de
la principale avenue du centre de Kiev. Remarquablement organisés, chaque soir,
ils convoquent des manifestants à des points de rassemblement prévus d'avance et
leur donnent le mot d'ordre pour le lendemain. Aller devant la Cour suprême, par
exemple. Ou devant le parlement.
Comment le mouvement est-il né? Ola raconte qu'il y a environ un an, les
tentatives de création d'une communauté économique entre la Russie, le
Kazakhstan, la Biélorussie et l'Ukraine ont fait beaucoup jaser sur le campus.
Une dispute territoriale avec la Russie a contribué à réveiller les étudiants.
«Nous nous sommes dit qu'il fallait faire quelque chose pour protester contre
des actions contraires aux intérêts de l'Ukraine», raconte Ola. Le groupe a
organisé des séminaires dans toute l'Ukraine. Les membres d'Otpor, le mouvement
de jeunes Serbes qui a fait tomber le régime de Slobodan Milosevic, sont venus
raconter leur expérience. On a aussi vu des jeunes de Géorgie, et des membres
d'un mouvement semblable en Biélorussie, Zubr.
Les jeunes ont décidé qu'ils en avaient assez de ce qu'ils ont appelé le
koutchmisme. Ils ont fondé un site Internet: Kuchmizm.info. Certains sont allés
à Novi Sad, en Serbie, où ils ont suivi des sessions sur l'art de faire une
révolution pacifique, le tout sponsorisé par la fondation de l'Américain George
Soros. Et ils ont décidé de peser de tout leur poids dans les élections 2004.
«En 1991, on a eu l'indépendance, mais les apparatchiks du régime soviétique
sont restés là. Nous ne voulons plus vivre sous ce régime. Nous voyageons, nous
avons Internet, nous savons qu'on peut vivre autrement», dit un autre membre de
Pora, Ihor.
Mercredi soir, à l'Université Mohila à Kiev, le comité de grève tient sa réunion
quotidienne. Il s'agit de faire le point sur la journée passée et de s'organiser
pour le lendemain. Nazar, dans la jeune vingtaine, s'occupe du secteur de Mohila
dans la cité des tentes. «Nous étions à peine 10 personnes hier, les gens
commencent à être fatigués. Il faudrait trouver 150 personnes qui garderaient le
fort en alternance», propose-t-il. Les professeurs et membres de
l'administration qui participent à la réunion acquiescent. Il ne faut surtout
pas que le mouvement s'essouffle.
«Notre génération a été anéantie par le soviétisme, confie un peu plus tard le
vice-président de l'université, Mykhaylo Bryk. Les étudiants d'aujourd'hui ne
sont pas comme ceux d'autrefois. À l'époque, ils étaient obéissants. Ceux
d'aujourd'hui n'ont pas peur de la hiérarchie, ils n'ont pas peur d'entrer dans
nos bureaux, de nous confronter. Notre génération est surprise par cette
jeunesse. Ces jeunes-là, c'est la colonne vertébrale de notre pays.»
Les oranges américaines
Il y a quelques jours, Liudmila Ianoukovitch, épouse du candidat à la présidence
soutenu par le régime, a expliqué aux gens de Donetsk, région russophone de
l'est de l'Ukraine, ce qui se passait vraiment à Kiev. «Les jeunes manifestants
reçoivent des oranges intoxiquées par des drogues américaines. Sous l'effet de
ces drogues, ils s'habillent en orange et descendent dans la rue.»
Non ce n'est pas une blague, elle a vraiment dit ça. À Kiev, où les chaînes de
télévision nationales ont rejeté la censure, la semaine dernière, personne ne va
croire cette fable. Et même à Donetsk, où ces chaînes sont accessibles,
contrairement au Canal 5, seule télévision critique du régime jusqu'à tout
récemment, l'histoire va devenir plus difficile à avaler.
Les médias ont joué un rôle crucial dans l'élection avortée du 21 novembre.
L'Ukraine compte trois chaînes de télévision nationales. Les trois étaient
jusqu'à tout récemment soumises à une censure subtile. La présidence envoyait
aux responsables des informations des directives, ou «temniks» suggérant les
«thèmes» à développer ce jour-là. Par réflexe ou par peur, les suggestions
étaient suivies à la lettre.
Pendant la campagne électorale, la télévision crachait jour après jour le
message suivant: Iouchtchenko est un agent de la CIA, il divisera le pays et
fera des russophones des citoyens de troisième classe.
Certaines de ces craintes ne sont pas sans fondement. Ainsi, si l'Ukraine se
rapproche de l'Europe, des réformes économiques pourraient affecter l'industrie
lourdement subventionnée de l'Est ukrainien. C'est ce qui est arrivé chez tous
les anciens satellites de l'URSS avant leur adhésion à l'Union européenne. Ils
ne s'en portent pas plus mal, bien au contraire.
Les journalistes s'excusent
La propagande anti-Iouchtchenko n'entrait pas dans ces subtilités: elle jouait
avec la caricature et la peur. Puis, du jour au lendemain, les chaînes de télé
ont largué le régime. La première, la chaîne 1 + 1, a déclenché la grève au
lendemain de l'annonce des résultats électoraux. Il y a 10 jours, les
journalistes des deux autres chaînes se sont excusés d'avoir menti à leurs
auditeurs. Il y a même eu un moment intense, où l'interprète vers le langage des
signes a annoncé sa dissidence en direct à l'écran.
Avec cette révolution des médias, le régime perd une de ses principales armes.