Histoire
: Émancipation Ukrainienne
et Oligarchie
Collaboration spéciale
Serge Truffaut
Le Devoir, Montréal,
Mardi, 28 Décembre 2004
Émancipation Ukrainienne
La victoire obtenue par Viktor Iouchtchenko lors de l'élection présidentielle en Ukraine est davantage qu'une alternance. Elle témoigne de la détermination de la majorité des citoyens de ce pays d'en finir avec le régime autocrate qu'une nomenklatura avait imposé, au lendemain de l'indépendance en 1991, en suivant à la lettre les ordonnances édictées par le Kremlin. Le désir d'émancipation a surmonté la peur.
Le candidat de Moscou Viktor Ianoukovitch a beau crier
sur tous les toits que la récolte des suffrages par Iouchtchenko est entachée de
fraudes, sa posture ne fait pas illusion. On se souviendra que le deuxième tour
ayant été celui de la vaste escroquerie, le troisième fut placé sous le signe de
l'intense supervision. De fait, plus de 12 000 observateurs étrangers furent
dépêchés sur place. Leur conclusion ? Le résultat est crédible. Suffisamment
pour noter qu'en campant le rôle de l'arroseur arrosé Ianoukovitch dévoile le
visage de l'indécence.
Cela étant, le futur président va être confronté à des défis énormes. Sur le
plan intérieur, Iouchtchenko va devoir séduire le million de russophones qui ont
affiché leur inclination pour la sécession. Il devra également mettre un terme
au régime de corruption que les oligarques locaux ont implanté pour s'emparer
des richesses du pays. Il devra enfin, voire surtout, faire preuve d'une grande
subtilité pour amadouer un voisin russe qui ne cache pas son dépit de voir une
Ukraine souhaitant, à terme, s'attacher à l'Union européenne. Cette dimension du
dossier annonce d'ailleurs bien plus que des aigreurs passagères.
À preuve, le feuilleton propre à cette élection s'est émaillé de plusieurs
passes d'armes entre Vladimir Poutine et le président George Bush, entre Poutine
et les diplomates de l'Union européenne, entre Poutine et les dirigeants
polonais. Entre Washington et Moscou, l'Ukraine est devenue un sujet de friction
si prononcé que plus d'un analyste estime que le partenariat stratégique entre
les deux pays est pratiquement mort. Chose certaine, le sujet a tellement fâché
que Bush envisage un sommet avec son homologue russe en février prochain.
Pour leur part, les diplomates européens, conscients de la mauvaise humeur moscovite, se sont empressés au cours des derniers jours de donner des gages de bonne volonté. Ainsi, au risque de décevoir durablement les Ukrainiens, Bruxelles a assuré que l'adhésion éventuelle de ce pays à l'Union n'était pas à l'ordre du jour. À moins que Iouchtchenko ne répète ce qu'il a fait à la faveur des élections : multiplier les requêtes auprès des Européens. Sans l'activisme du chef de la diplomatie européenne Javier Solana et du président polonais Alexandre Kwasniewski, il n'y aurait pas eu de troisième tour.
Cet activisme hérisse d'autant plus Poutine et ses vassaux ukrainiens que le mouvement fondé par Iouchtchenko, Notre Ukraine, réveille le cauchemar provoqué en son temps par le mouvement Polonais Solidarité. Qu'après les républiques baltes et la révolution des roses en Géorgie, les Ukrainiens aient opté pour la démocratie ou inversement pour la mise entre parenthèses d'un régime d'affairistes s'avère insupportable pour le locataire du Kremlin. Pour ce dernier, l'Ukraine doit demeurer coûte que coûte un satellite russe. En aucun cas, elle ne doit froisser une ambition se conjuguant avec la nostalgie de l'empire.
Pour l'heure, le déroulement de cette élection a
favorisé l'émergence d'un souci démocratique dont il faut évidemment se réjouir.
À l'avenir, les malfrats de la politique n'auront plus la possibilité, sauf
accident, de s'emparer du résultat d'une élection comme ils l'ont fait lors du
deuxième tour. Les mesures arrêtées depuis lors sont encourageantes.
En effet, depuis la fraude constatée il y a trois semaines, une plainte a été
déposée contre l'ancien patron de la Commission électorale. Mieux, la Cour
suprême a mis au jour tous les usages employés par le vassal de Poutine pour
obtenir la présidence. Des électeurs qui ont voté à plusieurs reprises aux
modifications du système informatique apportées dans le but que l'on devine, les
juges ont détaillé toutes les contrefaçons.
De fait, il faut espérer que le nettoyage amorcé par les juges sera poursuivi
dans les semaines et les mois qui viendront. En clair, que Iouchtchenko mettra
un terme aux méfaits des oligarques qui ont fait main basse sur tout un pays. Le
désir démocratique des Ukrainiens l'exige.
(Article : Oligarchie)