En bref : Bilinguisme,
Complexe d'Infériorité
Collaboration Nic Payne
Samedi 22 Novembre 2003
Le Devoir, Montréal
Lettres : Un bilinguisme qui témoigne d'un complexe d'infériorité
Nous vivons
actuellement au Québec une ère de bilinguisation téléphonique. Je parle de
bilinguisme là où, antérieurement, il y avait unilinguisme français.
Il
y a bien sûr les commerces de tout acabit, de grande ou de petite taille, et même
divers services gouvernementaux québécois, qui nous accueillent avec de beaux
grands exposés bilingues qui vont désormais bien au-delà du simple «for
English, press nine». Mais il y a plus navrant encore. En effet, je remarque
autour de moi une montée en flèche du message d'accueil bilingue chez les
utilisateurs de téléphone portable, en particulier ceux qui l'utilisent pour
le travail. Vous savez, l'exaspérant : «Bonjour, ici Untel, laissez un
message. Hi, this is Untel, please leave a
message... »
Je m'arrête ici un
instant pour dire à ceux qui seraient tentés de m'étiqueter immédiatement «bas
de laine et ceinture fléchée» et de lever les yeux sur le reste de ma lettre
qu'ils font fausse route. Mon commentaire n'est pas le refus d'une quelconque
modernité sociale mais plutôt la dénonciation d'une attitude qui m'apparaît
régressive.
Cette utilisation particulière du bilinguisme anglais-français, et non pas le
bilinguisme lui-même au sens large, a pour effet pervers immédiat de
marginaliser le français en en faisant non plus la langue commune des Québécois
mais la langue d'une seule communauté, qu'il ne convient pas d'employer seule
lorsqu'on ne s'adresse pas uniquement à cette communauté. Puis, on le remplace
par l'anglais, comme si quiconque ne parlant pas le français parlait nécessairement
l'anglais. Ce raisonnement tout à fait périmé à notre époque témoigne d'un
retour au galop du bon vieux complexe d'infériorité canadien-français. J'exagère ?
Je remarque pourtant que les francophones démontrant le plus cette volonté
d'accueillir d'éventuelles relations d'affaires en anglais sont souvent ceux
qui maîtrisent le moins cette langue. De là à conclure qu'ils agissent ainsi
parce qu'ils sont complexés, il n'y a qu'un pas qui se franchit de lui-même.
S'ils tiennent mordicus à cet argument «d'affaires» et si celui-ci n'est pas que le paravent de leur besoin irrépressible de soumission devant l'Amérique anglaise, ils devraient se dépêcher d'inclure d'abord l'espagnol et le cantonais dans leurs messages, et ce, bien avant l'anglais. En effet, les gens nouvellement arrivés des pays hispaniques et de la Chine, par exemple, sont installés à Montréal en quantité impressionnante, et il est absolument erroné de croire que l'anglais les rejoindra significativement plus que le français. Quant aux Anglo-Québécois, qui, ici comme partout en Amérique du Nord, sont chez eux, ils acceptent depuis longtemps qu'il faille comprendre un minimum de français quand on vit au Québec et se plient avec plaisir à cette condition. Encore une fois, ne serait-il pas plus poli, et même rentable, de prononcer quelques mots de grec, d'italien ou de portugais à l'attention de ces gens vivant ici en terre d'accueil, loin de leur pays d'origine, et parfois ghettoïsés par notre indifférence ? Bref, si le bilinguisme anglais-français était d'une quelconque utilité d'un strict point de vue commercial, je comprendrais peut-être. Mais son impact en cette matière est infinitésimal, surtout si on le compare à l'immense dommage social qu'il engendre. Alourdir nos interactions de ce bilinguisme pompeux et maladroitement opportuniste ne trouve aucune justification dans le contexte actuel.