Éditorial : Grand Recul de Civilisation  Mesurez votre audience

Collaboration spéciale Mario Roy
La Presse, Montréal, Vendredi, 14 Mai 2004

Le grand recul

Les premiers dérapages ont eu lieu à l'ONU et à Guantanamo, où le droit cessa de régir la détention. 

    Le progrès n'est pas inéluctable, sinon sur le très long terme. De la caverne au bungalow, en effet, il est indéniable que l'humanité a progressé à tous points de vue. Cependant, cela s'est fait par bonds, de sorte qu'il y a eu aussi de dramatiques reculs. Il set maintenant évident que le 11 septembre 2001 a déclenché des mécanismes et libéré des forces qui entraînent le monde -- y compris sa partie la plus riche, puissante et civilisée -- dans une étourdissante marche arrière.
    Aujourd'hui, tous les signes de la régression se trouvent en effet réunis. 
    D'abord, la violence, bien sûr, non seulement en tant qu'outil de conquête, de « libération » ou de domination, mais également comme divertissement et comme fin en soi. Ensuite, la chute systématique hors du droit, si neuf et si fragile au plan international, ou alors le refus de reconnaître que ce droit puisse même exister. Enfin, le retour en force de l'irrationnel messianique, surtout religieux, mais aussi politique.
    Au départ, ces trois ingrédients se sont mêlés pour donner le massacre de New York et Washington. Les mêmes agissent aujourd'hui dans les geôles de Bagdad et les cages de Guantanamo ; dans les rues palestiniennes, ou tchétchènes, ou espagnoles, ou grecques.

Premier point : la violence.
    C'est la partie la plus visible de l'iceberg. Les décapitations de Nicholas Berg et de Daniel Pearl. La torture et l'humiliation de prisonniers irakiens. Les restes de soldats israéliens paradés dans l'allégresse à Gaza. Les explosions meurtrières de Madrid ou de Groznyï. La brutalité systématique exercée dans les terres contestées ou occupées du Proche et du Moyen-Orient.
    On demeure abasourdi par ce qui semble être l'extrême jouissance -- personnelle, sociale, médiatique -- que la bête humaine continue à retirer de l'exercice et du spectacle de la violence, malgré des siècles passés à la policer. « Sinon, pourquoi y en aurait-il tant ? » se demande le romancier américain Dennis Lehane dans Shutter Island, rédigé après le 9/11, dont le thème est précisément la... barbarie. Il poursuit: « La violence est en nous. Nous nous y adonnons plus facilement que nous respirons... »
    Visiblement, l'humanité en est toujours là.

Deuxième point : le refus du droit.
    
Bien entendu, one s'attend pas à ce que celui-ci existe au sein des cellules terroristes ou de la mouvance islamique, elle-même ancrée dans une région du monde où le droit, y compris celui des institutions, est celui du plus fort.
    On s'attend cependant à ce que le droit prévale au sein des nations qui l'ont institué au niveau international. En particulier chez la plus puissante d'entre elles. Or, c'est peu de dire que, en cette matière, les États-Unis de George W. Bush, ont fait un spectaculaire demi-tour.
    Après le renversement du régime taliban en Afghanistan, qui était nécessaire, les premiers dérapages ont eu lieu à la fois au Conseil de sécurité de l'ONU, où furent exposées les motivations mensongères d'une guerre illégitime. Ainsi qu'au camp de Guantanamo, où le droit cessa de régir la détention.
    Psychologiquement, ce fut le signal de la débâcle : tout n'était-il pas devenu permis ? De sorte que Guantanamo ne pouvait que conduire aux exactions de la prison irakienne d'Abou Gharib. Lesquelles, juge le philosophe Pascal Bruckner, « constituent la plus belle revanche de ben Laden sur la patrie de Lincoln. (Car) le danger, c'est d'épouser la logique de ses ennemis pour les défaire, c'est de détruire la démocratie pour mieux la sauver. Le fait d'avoir été attaquée ne donne pas à l'Amérique le droit de se mettre au-dessus du droit ».

Troisième point : le retour des idéologies.
    On les voit resurgir de partout.
    La variante religieuse et islamiste a évidemment été la plus visible et de loin la plus meurtrière depuis 30 mois. Mais on sait que l'Amérique chrétienne souffre aussi d'une rechute dans l'irrationnel de la foi -- laquelle, cependant, endommage surtout sa propre société.
    Au total, et c'est extrêmement troublant, le royaume de Dieu tient bon dans les cœurs et les esprits.
    Plus de 88 % des gens croient aujourd'hui en une forme ou une autre de divinité, indique un sondage planétaire réalisé par la BBC pour la fascinante série What The World Thinks of God (Ce que le monde pense de Dieu), diffusée au cours des derniers jours. Plus troublant encore, 52 % des gens mourraient pour leur dieu. Cette proportion atteint 90% chez certaines populations musulmanes, mais des chrétiens ne renâcleraient pas non plus devant le sacrifice extrême (71 % aux États-Unis et 59 % au Mexique).
    Au surplus, il n'y a pas que la religion à occuper le terrain de l'idéologie.
    Le gâchis irakien ne tient pas, en effet, qu'à une explication pétrochimique. La réalité est presque pire. Car le triumvirat Bush - Cheney - Wolfowitz a d'abord agi sous l'effet d'un messianisme relevant lui aussi de l'idéologie. De sorte que Bruckner -- encore lui -- peut à bon droit affirmer que le prosélytisme de cette administration rappelle « étrangement ces régime marxistes qui récusaient jadis la légalité bourgeoise au nom d'une vérité prolétarienne supérieure ».
    Au fait, cette idéologie-là aussi refait surface.
    L'attentat du 5 mai contre un commissariat de police d'Athènes a en effet été revendiqué par l'extrême gauche réactionnaire locale. Laquelle rappelle les diverses factions composant la mouvance terroriste européenne d'il y a trois décennies, dont on croyait l'évangile relégué aux oubliettes de l'Histoire.

La persistance de l'Occident dans l'autocritique, qui le mine et le discrédite, pourrait aussi le sauver

   Entraîné contre son gré par les États-Unis dans le désastre irakien, c'est l'Occident tout entier qui se voit aujourd'hui dévalué par le grand recul de civilisation se déroulant sous nos yeux.
    Mais, malgré tout, l'Occident demeure fort de ses faiblesses.
    Sa persistance dans l'autocritique, qui le mine de l'intérieur et le discrédite à l'extérieur, qui est alimenté par les médias, les ONG et l'opinion publique, pourrait aussi le sauver. Par exemple, l'administration Bush, sans doute la plus incompétente et destructrice de l'Histoire américaine, pourrait être défaite en novembre. Et il est certain que le gâchis irakien provoquera une prise de conscience d'une ampleur que même le Vietnam n'avait pas réussi à déclencher.
    D'autre part, les divisions profondes de l'Occident dans ce dossier semblent devoir conduire à la naissance d'un contrepoids à la puissance américaine. Même la Pologne, farouchement pro-américaine, revoit aujourd'hui ses positions en se rapprochant de l'axe Paris - Berlin.
    Et, aussi incroyable que cela puisse paraître, d'influents commentateurs américains se demandent maintenant si la France n'avait pas raison...