Collaboration spéciale
François Cardinal
La Presse, Montréal, Dimanche, 28 Novembre 2004
Maudit
gras
La santé de la population est trop importante pour que le
gouvernement laisse l'industrie alimentaire s'en occupe seule.
Il faut donc applaudir à l'initiative d'Ottawa d'obliger les
entreprises à bannir les acides gras trans. Cette décision s'inscrit tout à fait
dans l'esprit de la lutte contre l'épidémie d'obésité, entreprise il y a
quelques années en Amérique du Nord.
Les efforts volontaires de l'industrie ont toujours eu leurs
limites. Le meilleur exemple demeure celui de McDonald's qui, en septembre 2002,
s'engageait à réduire de moitié les gras trans utilisés dans la cuisson de ses
frites et ce, six mois plus tard. Une vingtaine de mois se sont écoulés,
cependant, et le géant de la restauration rapide a dû reconnaître cet été qu'il
avait « complètement raté son objectif ».
Le gouvernement n'avait d'autres choix que de s'en mêler. Car
la preuve n'est plus à faire : les acides gras trans constituent une véritable
menace pour la santé publique. Depuis sept ans, les organismes gouvernementaux
ainsi que les plus rigoureuses publications médicales ont révélé que :
> la consommation de plus d'un gramme de gras trans par
jourpendant 10 ans augmente de 20 % les risques de maladies cardiovasculaires ;
> les Canadiens consomment de 8 à 39 grammes de gras trans
par jour ;
> les concentrations d'acides gras trans dans les tissus
adipeux des Canadiens sont plus élevées que celles observées dans la plupart des
autres pays, même aux États-Unis.
Pas étonnant que les experts du très
sérieux National Academy of Sciences ont fixé à 0 g. par jour la
consommation quotidienne recommandée de gras trans...
Malgré tout, l'industrie alimentaire raffole de ce mauvais
gras qui permet une conservation des aliments aussi longue que peu coûteuse.
Tant et si bien qu'il se retrouve aujourd'hui dans nos garde-manger, souvent à
notre insu.
Comme les entreprises ne sont pas encore obligées de signaler
leur présence dans la liste des ingrédients, ils se camouflent sous des
synonymes à l'allure inoffensive : huile hydrogénée », « huile
partiellement hydrogénée », « shortening d'huile végétale » et « graisse
végétale ».
Vous ne le savez donc sûrement pas, mais les gras trans se
retrouvent aussi bien dans la douzaine de beignes que vous achetez le vendredi
soir que dans les quelques craquelins que vous grignotez avec les enfants avant
le souper.
Reconnaissant la nocivité de ce
mauvais nutriment, les autorités canadiennes et américaines obligeront dans
quelques mois l'industrie alimentaire à afficher la teneur en gras trans sur
l'étiquette de leurs produits. Mais cette mesure n'aura qu'une portée limitée.
Qui a les connaissances en diététique pour déchiffrer ces informations ?
Le Danemark l'a bien compris, lui qui limite à 2 % la
présence de gras trans par 100 g d'huile. Le NPD aussi l'a bien compris,
puisqu'il est à l'origine de la motion qui obligera le gouvernement à adopter
une loi visant bannir ce mauvais gras.
L'industrie alimentaire soutient que le remplacement des gras
trans est tout un défi technologique qui entraînera assurément d'importants
coûts. Certes, mais ce n'est pas une raison suffisante pour refuser d'agir
puisque le gouvernement fait sa part en mettant sur pied un groupe d'études pour
trouver des substituts aux gras trans.
Également, les entreprises affirment qu'un délai de 12 mois
est très court. Or, selon la motion, seule l'adoption d'une loi doit se faire en
une si courte période. Le groupe de travail, qui inclut notamment des gens du
secteur privé, aura à fixer échéancier raisonnable qui permettra assurément une
transition en douceur.
Au tour de l'industrie alimentaire de montrer sa bonne volonté en cessant d'hypothéquer la durée de vie de leurs clients pour allonger celle de ses produits.