Document : Décrochage Scolaire (1)    Mesurez votre audience

Collaboration spéciale Marie Allard
La Presse, Montréal, Samedi, 27 Mars 2004

Trop abstrait, l'école (1)

Les taux de décrochage au secondaire sont dramatiques, a révélé cette semaine le ministère de l'Éducation. Pour mieux comprendre le phénomène, La Presse a voulu donner la parole aux décrocheurs.

    « Au secondaire, rien ne venait me chercher ni m'intéresser », dit Guillaume Boudreau, 26 ans et toujours pas de diplôme en poche. Peu motivé par l'école, le jeune homme a décroché en quatrième secondaire, après la mort d'un de ses amis.
    « C'était quelqu'un d'important pour moi, ç'a chamboulé ma vie, explique-t-il. Je me suis enfoncé dans le deuil. »

    L'histoire de Guillaume n'a rien d'extraordinaire. Cette semaine, le ministère de l'Éducation (MEQ) a révélé que seuls 57.5 % des jeunes qui ont commencé le secondaire en 1998 ont obtenu un diplôme (général ou professionnel) cinq ans plus tard. Chez les garçons, moins de la moitié -- soit 48.9 % -- y sont arrivés.
    Bien sûr, tous ne décrochent pas de l'école à tout jamais. À 19 ans, 72 % des jeunes Québécois (dont  64.6 % des garçons) ont un diplôme d'études secondaires. Cela en laisse tout de même 28 % sur le carreau.
    Guillaume a tenté un retour à l'éducation des adultes, sans succès. « Il n'y avait que des bums la-bas, dit-il. Ça ne me tentait de me lever le matin pour me faire taxer. » Déçus, ses parents lui ont demandé de se trouver un emploi et de payer une pension. « J'ai fait toutes sortes de petites jobines, se rappelle-t-il. J'ai été serveur, j'ai travaillé pour des festivals. Mais commençait à être dur. J'avais envie de faire un boulot que j'aime. » 
    Aujourd'hui, il est toujours officiellement sans diplôme ni emploi, mais il ne manque plus d'enthousiasme. Sélectionné comme participant au projet d'intégration socioprofessionnel CyberCap, il vient de réaliser un dessin animé publicitaire de 35 secondes pour le site Internet de VIA Rail.
    Difficile à croire que le clip, très réussi, n'a pas été fait par un professionnel, mais par un décrocheur portant un anneau à l'oreille. « Guillaume est exceptionnel, il est très bon en son et en graphisme, note Christian Grégoire, directeur général de CyberCap. Il suffisait de lui donner l'occasion de démontrer ses talents. »

La vie sans CV
    Situé dans de beaux locaux au coeur de la Cité du multimédia de Montréal, le centre CyberCap a accueilli 250 jeunes décrocheurs depuis son ouverture, à l'automne 2000. Pour participer au programme d'une durée de six mois, il faut avoir de 18 à 25 ans, ne pas avoir terminé le secondaire, ne pas avoir d'emploi et -- condition encore plus essentielle -- avoir envie de se prendre en main.
    « Quand ils arrivent ici, plusieurs jeunes n'ont même pas de curriculum vitae », dit M. Grégoire. Inactifs depuis au moins deux ans dans la plupart des cas, ils touchent des prestations d'aide sociale ou d'assurance emploi, ou encore ils sont sans revenu.
    « Nous nous servons de l'intérêt qu'ils ont pour le multimédia pour intervenir auprès d'eux et développer leur employabilité », explique le directeur général. Doté d'un budget annuel de 750 000 $, le projet est principalement financé par Emploi-Québec.
    La formule plaît. « Ici, j'apprends plein de choses, même si CyberCap n'a rien à voir avec l'école, témoigne Vincent Seni, un participant de 20 ans. Les chargés de projet n'ont pas la mentalité des profs, ils sont proches de nous, nous écoutent et nous encadrent. En même temps, ils nous permettent de développer notre autonomie. »
    « Le multimédia est un prétexte pour immerger les jeunes dans la réalité, fait valoir M. Grégoire. Ils doivent être ici de 8 h 30 à 16 h 30, du lundi au vendredi, et comprendre qu'ils ont des clients qui ne les excuseront pas s'ils n'ont pas fini leur projet à temps. »
    Au cours des trois premiers mois, chaque groupe de 16 participants apprend à utiliser les logiciels utiliser dans l'industrie du multimédia, tels Flash et Photoshop. La deuxième partie de leur parcours est plus pratique puisque tous réalisent des projets pour des clients externes.
    « On a de vrais clients et de vraies réunions, c'est beaucoup plus concret que l'école », souligne Jonathan Poulin, 23 ans, qui rêve maintenant de devenir infographiste ou publicitaire. « Comme on a l'impression d'avancer en venant ici, ce n'est jamais dur de se lever le matin », ajoute Jimmy Victor, lui aussi âgé de 23 ans.
    Neuf participants sur 10 sont des garçons, mais chacun a sa propre histoire. Jimmy, un grand noir très sympathique, a abandonné l'école en cinquième secondaire, pour des raisons financières. « Je n'étais pas tanné, j'avais besoin de sous, dit-il. Il a fallu faire un sacrifice. Il est vrai que dans la vie on a toujours le choix, mais des fois ces choix sont restreints. »
    Après avoir exercé des petits boulots -- il a été installateur de climatiseurs, livreur et conducteur de chariots dans un entrepôt -- Jimmy en est venu à avoir l'impression de faire du surplace. « Je gagnais de l'argent, mais assez pour économiser », explique-t-il.
    « J'ai aussi essayé d'aller à l'éducation des adultes, mais sans encadrement je n'y arrivais pas, note-t-il. Depuis que je suis ici, j'ai l'impression de prendre un raccourci après avoir fait un détour. »

Une « année sabbatique »
    David Guèvremont, 18 ans, évoque quant à lui des « problèmes avec la direction » de son école secondaire pour expliquer son décrochage, il y a deux ans. « J'ai pris une année sabbatique, puis j'ai décidé de trouver quelque chose en informatique, parce que je suis fanatique des ordinateurs, indique-t-il. Pour ne pas que je décroche, il aurait fallu que je puisse faire moins de matières scolaires à l'école. Faire du multimédia à longueur de journée, c'est ce que je veux ! »
    CyberCap a un taux de succès de 70 %. Les deux tiers des jeunes qui réussissent le programme trouvent un emploi, tandis que l'autre tiers reprend le chemin de l'école. Seuls les 30 % des participants abandonnent en cours de route ou retournent à la case départ.
    « Quand ils partent d'ici, les jeunes ont tous un portfolio en un CV qui contient trois ou quatre expériences professionnelles, dit M. Grégoire. C'est de l'or en barre pour eux. Dans ces cas, on sait qu'on a redonné de l'espoir à des jeunes qui n'en avaient plus. »


Les décrocheurs en quatre temps (2)
La vie sans diplôme (3)
Qui s'occupe des décrocheurs ? (4)