Culture : La Langue du Christ Mesurez votre audience

Collaboration spéciale Saadi Al-malih
La Presse, Montréal, Mercredi, 07 Avril 2004

La langue du Christ encore bien vivante

La Passion du Christ, le film controversé réalisé par Mel Gibson, nous éclaire sur la langue araméenne parlée par le Christ. Tous les dialogues entre Jésus et ses apôtres, entre lui et les juifs, furent écrits en araméen ou ses dialectes. Ils couvrent plus de la moitié des dialogues du film.

De nombreux spectateurs et journalistes qui ont vu ce film croient que l'araméen, cette langue parlée par le Christ et ces contemporains il y a 2000 ans, est maintenant une langue morte ou disparue. Cette conception est fausse: la langue araméenne, incluant ses deux branches de l'Est et de l'Ouest, est toujours vivante et parlée quotidiennement par environ trois millions de personnes.

L'araméen de l'Ouest, qui était parlé par le Christ et écrite par ses contemporains, est toujours en usage dans les villages syriens de Malula, Bakhaa et Jubabdin, au nord-est de Damas. Malgré la conversion de ces villages, du christianisme à l'islam, leurs habitants n'ont cessé d'utiliser leur langue. Le dialecte araméen de ces villages est celui se rapprochant le plus du dialecte galiléen parlé par le Christ.

L'araméen de l'Est, quant à lui, est la langue des disciples des églises chaldéennes et assyriennes, ainsi que celle des Syriens orthodoxes et catholiques, des églises irakiennes qui forment une seule nation, la nation babylonienne-assyrienne. L'araméen de l'Est, que nous appelons aujourd'hui la langue syriaque, est considéré comme le dialecte araméen le plus parlé; il s'est développé et a survécu parce qu'il fut relié à l'expansion de la chrétienté dans la région et parce qu'il devint la langue officielle et populaire de la Mésopotamie et de la Perse durant plusieurs siècles, avant et après la chrétienté.

L'araméen a cependant graduellement cédé le pas à la langue arabe depuis le 7e siècle, par suite de l'immigration des grandes tribus arabes sur les terres occupées. Malgré cela, l'araméen syriaque a conservé une bonne popularité, un bénéfice religieux et officiel jusqu'au 13e siècle lorsque les Mongols occupèrent l'Irak, tuèrent et expulsèrent un grand nombre de chrétiens, lesquels parlaient cette langue.

Durant plus de 2800 ans, des milliers d'ouvrages épiques, historiques, scientifiques, des histoires et des oeuvres religieuses, incluant le Livre de Mathieu, furent écrits dans cette langue. Les écrivains et traducteurs chaldéens, assyriens et syriens ont travaillé au 9e et au 10e siècle sur des centaines d'ouvrages littéraires et ont traduit du grec en langue araméenne syriaque.

La langue araméenne syriaque est utilisée maintenant depuis 2000 ans dans les églises pour les prières et les cérémonies religieuses des chrétiens irakiens (Assyriens, Chaldéens et Syriens) et, jusqu'au milieu du 20e siècle, par les Maronites du Liban.

Il y a maintenant environ trois millions de personnes en Irak et à l'extérieur de l'Irak qui parlent la langue araméenne syriaque. C'est leur langue maternelle. Ils l'utilisent dans leur vie quotidienne, dans leurs villages et dans les villes dispersées au nord de l'Irak, ainsi que dans les agglomérations de Bagdad et de Mossoul.

Elle est également utilisée dans plusieurs autres villes où l'on retrouve les émigrants irakiens, spécialement à Chicago, Détroit, San Diego et Toronto. Mais la plupart des Chaldéens, Assyriens et Syriens ne peuvent plus lire ou écrire leur langue maternelle. Elle leur fut interdite dans leurs écoles. Le régime irakien a imposé plusieurs obstacles à son apprentissage dans les églises et les écoles privées.

Dans le nord de l'Irak, plus exactement dans la zone protégée par les Nations unies, les élèves ont recommencé, il y a dix ans, à apprendre l'araméen syriaque dans certaines écoles à majorité chaldéenne et assyrienne. Il y a maintenant cinq à six mille élèves qui apprennent cette langue.

Après l'effondrement du régime de Saddam Hussein, le Conseil provisoire du gouvernement irakien a déjà permis l'apprentissage de la langue araméenne syriaque pour les Assyriens, Chaldéens et Syriens, au gouvernement et dans les écoles privées. Une clause spéciale a même été ajoutée à la Constitution temporaire qui fut récemment approuvée.

La langue araméenne syriaque fait l'objet de la publication d'un hebdomadaire et de plusieurs journaux et magazines mensuels maintenant publiés en Irak. Plusieurs stations de radio et une station de télévision diffusent plusieurs heures par jour en araméen.

Depuis une trentaine d'années, la moitié de la population parlant l'araméen syriaque vit à l'extérieur de l'Irak, spécialement aux États-Unis, au Canada, en Australie, en Suède et d'autres pays européens. Dans ces pays d'émigration, les Irakiens ont leurs clubs, des sociétés, des écoles, des églises, des journaux, des stations de radio et de télévision, des groupes musicaux et des sites Internet où, habituellement, ils utilisent la langue araméenne dans leurs activités.

Au Canada, nous avons 30 000 Assyriens, Chaldéens et Syriens; ils ont plusieurs clubs sociaux et associations, plus de 10 églises, dont la plupart utilisent l'araméen pour leurs cérémonies et leurs messes. Une langue très vivante!

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(Traduit de l'anglais par Jocelyne Rivest) L'auteur de ce texte est un écrivain, journaliste et docteur en philologie. C'est un Canadien d'origine irakienne.